Alice revient de l’école. Elle court dans sa chambre, jette son cartable par terre. « Maman, je vais jouer dehors ! ». Avant-même que sa mère ait répondu, l’oiseau s’est envolé au fond du jardin pour grimper sur son arbre préféré : un vieux chêne qui a de grosses branches solides assez basses pour faciliter l’escalade et assez hautes pour que l’on ne puisse pas vous attraper ni vous voir dans la canopée. En automne il donne des glands qui font le régal des écureuils mais aussi des sangliers. De son perchoir, elle observe écoute. Chaque arbre est unique avec sa morphologie singulière, sa peau, sa mémoire. Alors le vent qui passe sa main dans les branches aura chaque fois une musique différente. Cet arbre est bien particulier, c’est le sien. Il lui parle, lui raconte des histoires.

Elle caresse son écorce avec ses rides à la fois douces et rugueuses. Elle y entend souvent le merle et son chant mélodieux. Les soirs d’été et d’automne, les insectes bourdonnent. Et le vent dans les branches frémit dans le feuillage. C’est encore un coin de verdure laissé par l’homme qui a colonisé l’espace sauvage pour y installer des zones pavillonnaires, commerciales. Assise sur les hautes branches elle se sent plus près des corbeaux familiers qui croassent tantôt ironiques, tantôt menaçants, tantôt amicaux. Ils sont toujours là les corbeaux, en pleine ville, dans la campagne, dans tous les continents ! Alice parfois a du mal à reconnaître les chants d’oiseaux car, dans cette banlieue, les bruits de la ville sont proches. Ils montent, couvrent les voix des êtres vivants non humains : un son moteur-d’avion, roue-qui-grince, engin-métallique, engin-électrique, camion-déversant-son-chargement, pneu-de-voiture-freinant-sur-le-bitume, voiture-accélérateur, moto-sans-pot-d’échappement. Elle sent battre son cœur quand elle distingue un chant d’oiseau dans ce fond sonore cacophonique. Elle parvient à oublier les sons parasites et s’amuse à reconnaître à travers les branches et les feuilles, le ventre rond de la mésange charbonnière, le bruant jaune, le troglodyte mignon, minuscule avec sa queue en l’air, criant plus fort que tous les autres. Elle peut rester ainsi des heures. Elle note, dessine sur son carnet-herbier-sonore-ornithologique ce qu’elle voit, entend, perçoit, ressent.

Tout à coup une voix perçante l’appelle :

Alice à taaaaaable ! Immédiatement s’il te plaît ! c’est la voix de sa mère.

Elle exécute, descend vite, si vite qu’elle accroche sa jupe à une branche et la déchire.

Elle passe devant sa mère en prenant soin de ne pas montrer l’accroc.

 Va te laver les mains ! 

Elle s’installe à sa place attitrée, en face des parents, le plus vite et le plus discrètement possible. Mais la mère avec son œil acéré l’a inspectée des pieds jusqu’à la tête.

As-tu vu dans quel état tu es ? Qui va devoir recoudre ta jupe ? Ne compte pas sur moi pour t’en racheter une neuve ! ,  dit la mère avec un air réprobateur.

Alice ne distingue plus les paroles, elle entend comme un déraillement de train, comme une scie mécanique, comme une toupie métallique emballée qui lui percent les oreilles.

La mère se tourne vers son mari :

Cette fille est un vrai garçon manqué. Apprends à te tenir droite pour commencer ! Bien droite ! Voilà comme ça ! Mais ne mets pas tes coudes sur la table. Et ta serviette c’est pour quoi faire ? On voit que ce n’est pas toi qui laves ! 

Alice ne dit rien. Se tait durant le repas, mortel ! Le père intervient à son tour :

As-tu fait tes devoirs au moins ?  Alice se recroqueville sur sa chaise et ne répond toujours pas.

Tu vas répondre à la fin ! Tu vas nous écouter et apprendre à obéir ? Tu entends ? As-tu fait tes devoirs? réponds !…

Alice n’ose pas ouvrir la bouche et fait non en tournant la tête de droite à gauche en baissant les yeux.

Le père excédé lui ordonne de sortir de table ! Privée de dessert  Et va tout de suite faire tes devoirs !

La mère entonne un de ses refrains habituels sur le thème : Si tu veux réussir, il faut travailler à l’école ? Regarde moi je n’ai pas eu la chance de faire des études et je dois trimer tous les jours et blabla et blabla …

Chez Monsieur et Madame, la vie est réglée comme une horloge. L’avenir pour leur enfant unique est basé sur la réussite scolaire avec l’espoir de la réussite sociale au bout.

La discipline est le secret de la réussite, une vie faite de règles et d’obéissance sans plaisir et sans rire.

Alice sort de table, adoptant la posture de l’enfant coupable, soumise, obéissante.

Elle a bien appris à feindre et elle est capable de se dédoubler : être l’enfant sage, docile, qui ne cherche pas à répondre à ses parents et, dans son for intérieur, conserver son espace de liberté, son imagination, ses jardins secrets, ses échappatoires. Ça, on ne peut pas lui prendre.

Dominique Pierre

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