Le train va l’emmener

Il court, traverse le hall au pas de charge, son maigre sac brinquebalant sur son dos, saute dans le premier wagon, s’affale dans la première place libre et pousse enfin un gros soupir de soulagement. Il l’a eu, de justesse mais il l’a eu. Le temps de s’installer un peu plus confortablement il entend l’annonce du départ imminent : « Le train 2048 à destination de … est prêt à partir. » et son oreille attentive guette les derniers mots « Attention au départ ! »

Son corps tendu attend le léger à-coup des roues qui se décollent des rails et commencent à glisser sur les premiers mètres. Le train s’ébranle en même temps qu’une vague de tristesse et de fierté mêlées l’envahit. Il l’a fait, il a réussi. Jusqu’au dernier moment il s’est demandé s’il y arriverait. Trop tard maintenant pour changer d’avis et retourner vers cette vie qui le détruisait. Le train va l’emmener, peu importe où mais loin, c’est tout ce qui compte. Surtout ne pas penser, ne plus suivre que le filet musical qui chante à son oreille. Il se laisse glisser dans un demi sommeil en écoutant le bruit régulier des roues qui filent sur les rails, le passage des raccords qui rythment la musique ronronnante. Il se sent happé, hypnotiquement attiré, ingéré par le train qui s’envole et l’entraîne dans son mouvement. Il fonce en avant, plus vite toujours plus vite, et la symphonie des rails s’amplifie au rythme des kilomètres avalés. Il fonce, il traverse des gares comme un souffle, un sifflement puissant, il change d’aiguillages, claquements de métal, il aspire l’espace, il dévore le temps. Des voix déformées lui parviennent, toujours les roues qui l’entraînent, des cris étouffés l’atteignent, toujours le train qui l’enchaîne, des bruits insolites lui proviennent, de plus loin, du fond du train. Des grincements, de plus en plus fort, des crissements, la machine emballée qui l’appelle. Il faut qu’il se lève, il doit voir, coups de tonnerre, explosions, il passe le sas, coups de butoir, la porte ouverte, fermée, ouverte, fermée, ouverte …

Annie Brottier

Votre commentaire