Récolte de mots

Autant qu’il m’en souvienne l’apprentissage de la lecture fut pour moi simple et facile. Je découvrais la magie des mots auprès d’une vieille dame habillée de noir, chignon serré gris au ras du cou. Chacune notre tour nous allions auprès d’elle dans la cour de l’école sous le figuier collé au puits. L’abécédaire ouvert sur les genoux je suivais avec le doigt chaque lettre, syllabe, mot, je les ânonnais, je les collais les uns aux autres, je les marmonnais. On les chantait dans la classe en se balançant sur nos chaises d’écolières, fenêtre grande ouverte, dans le bruissement des feuilles du platane qui rythmait notre mélodie criarde et joyeuse.

Les mots récoltés s’accumulaient dans ma mémoire.

Du plus loin que je me souvienne les livres m’accompagnèrent. Ils tapissaient les murs de ma chambre, en « rose » ( Bibliothèque), en « Rouge et Or »  en « vert ». Les mots s’alignaient, s’exprimaient, ils tournoyaient, s’engouffraient dans mon imaginaire. Je les croquais, les dégustais, je les laissais fondre sur ma langue, ils valsaient dans mes fantasmes d’enfant, je devenais la reine des neiges, la sorcière bien-aimée, le roi des aulnes, mon ami Flicka, les malheurs de Sophie, le roi Arthur, Vendredi ou la vie sauvage et j’en passe…

Ce petit monde, ce foutoir, ce carnaval s’est invité quand je découvrais le plaisir d’écrire à mon tour.

Je pioche allégrement dans ma grange secrète les mots accumulés au fond de ma mémoire. Je les aligne, je les confonds, je les diffuse, je les pêche, je les chasse, je construis à mon tour des histoires impossibles sans queue ni tête, des folies mais aussi du pur, du vrai, du vécu. Parfois je suis en panne, je ne trouve pas le mot juste, alors j’arpente la bibliothèque lieu secret où se sont réfugiés les poètes, les romanciers, les philosophes, les penseurs camouflés dans les feuilles des livres sagement alignés. Magie des mots entassés, semés au grès du temps. Je récolte des gerbes de mots, je les sème au grès de l’écriture du moment. Ils nourrissent alors le jardin de mon âme furtive.

M. Odile Jouveaux

La glaise

Rien de plus jouissif dans le modelage que l’éclosion d’un corps. Sous ses doigts fébriles l’artiste pétrit, étire, modèle à volonté les courbes sensuelles que la glaise malléable apporte à la souplesse de la création. Reflets de l’âme, ces œuvres sont aussi des témoins précieux dont les historiens se servent pour remonter le temps. C’est ainsi que les statues figées dans leur époque nous lient à l’Antiquité. Si lointaines et pourtant si proches de nous à des siècles de distance, le piédestal sur lequel elles trônent force l’admiration. Elles nous dominent de leur taille imposante, on ne peut que se sentir minuscule et humble devant leurs formes parfaites ; mais la pierre si douce et lisse au toucher n’en a pas moins la dureté du minéral, tel le marbre, si difficile à tailler, qui ne brille que par sa froideur. Et tous les Apollons et les Dianes des musées n’exprimeront jamais à mes yeux autant de douceur et d’humanité qu’un corps de glaise imparfait.

Annie Brottier

La planète rouge

Le village marocain est comme sculpté dans l’argile rouge de la montagne. Quand on s’approche on découvre des maisons séchées, craquelées par le soleil. Des pans de murs sont fissurés, des toits, des cheminées sont tombé.e.s. La terre, en poterie, quand elle est cuite une fois s’appelle biscuit. Cela ne se mange pas mais le mot exprime sa fragilité. Certains villages de cette région sont devenus avec le temps des ruines inhabitées, fantomatiques. Les cigognes ont construit leur nid en haut des tours restées debout.

On raconte que dans l’un de ces villages vit encore une vieille dame. Personne ne connaît son âge. Mais sa peau est translucide comme la porcelaine chinoise. Le soir, il paraît qu’on peut l’apercevoir devant sa porte quand la chaleur est moins forte. Elle est assise, les yeux mi-clos. Le soleil couchant fait miroiter des reflets dans sa chevelure, toutes sortes de couleurs inattendues comme celles des émaux sur les poteries sortant du four. Son fils était potier. Il pratiquait son art comme ses ancêtres l’avaient fait avant lui pendant des millénaires. Il modelait avec dextérité la matière molle et douce sur un tour à main. Il pétrissait la terre arrachée à la montagne, qui, dans ses mains se transformait en objets aux formes harmonieuses. Qu’est-il devenu ? Revient-il ici ? Est-il toujours vivant ? Et cette femme existe-t-elle ? Comment peut-elle survivre ?

Certaines légendes disent qu’il est devenu le Dieu des potiers. Il inspire toujours les artisans qui exercent cet art ancestral. La vieille dame serait la gardienne du lieu et de sa mémoire, la semeuse d’histoires.

Dominique Pierre.

Ma montagne et mes quatre saisons, sans musique

Ma saison préférée en montagne, c’est l’hiver.

Enfin, l’hiver tout blanc, celui de mon enfance. Neige, neige, neige, et glace. La saison du ski et des descentes vertigineuses, les glissades sur les lacs gelés et les « sucres d’orge » de glace que l’on suçait au bord des chemins et qui nous brûlaient les lèvres.

Ou alors n’est ce pas l’été ?

Cette saison, la montagne royaume de la randonnée. La montée est rude, le dénivelé trop fort, les mollets deviennent durs et les cuisses s’enflamment. Souffrance ! La récompense sera au bivouac. Petit plongeon délassant dans l’eau fraîche du lac et rêverie sous le ciel étoilée. Les myriades de constellations se reflètent dans l’eau devenue noire. Extase !

Ou peut être le printemps.

Éveil de la nature. Les rhododendrons et les myrtilliers s’ébrouent sous les dernières neiges, les perce-neiges s’égayent, les crocus sortent leur nez, bientôt ce sera les iris qui bleuiront les pentes. Sous le soleil qui commence à chauffer, l’herbe jaunasse verdit. Les troupeaux vont pouvoir monter aux estives.

Et l’automne, parlons-en aussi.

La saison des couleurs. La forêt s’offre ses plus belles parures, vert sombre des sapinières, rouge  flamboyant des feuillus, jaune étincelant des boulots. On peut encore voir les marmottes et les ours avant qu’ils regagnent leurs tanières, comme les isards qui descendent plus bas, s’abreuver aux torrents et aux lacs.

Les touristes sont partis, la montagne redevient leur territoire.     

Nicole

Des cuisines…

La cuisine de Mémé à Ger.

Une petite pièce sombre, l’évier était magnifique, en pierre grise taillée dans la masse mais sans robinet, et oui… pas d’eau courante. Le broc rouge trônait à coté. On allait le remplir à la fontaine, et souvent on s’arrosait un peu. La cheminée, qui fumait et noircissait tout, on se collait dedans, sur le banc avec les cousins, pour se réchauffer, se sécher, et écouter les histoires de sorcières que nous contait Mémé.

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Des cuisines et des chambres …

Dans la cuisine de ma grand-mère paternelle, il s’en passait de drôles de choses notamment la mise à mort de poulets. C’était tout un cérémonial auquel j’aimais assister même si je n’aurais pu me résoudre à le faire moi-même. Malgré tout, j’y participais un peu lorsque ma grand-mère me demandait de tenir par les pattes le supplicié pendant qu’elle enfonçait consciencieusement au bon endroit le couteau. Mon grand-père lui, tenait l’assiette à soupe qui recueillait le sang bien chaud et se régalait déjà de la sanquette qu’il dégusterait le soir même.

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Récolte de mots

Autant qu’il m’en souvienne l’apprentissage de la lecture fut pour moi simple et facile. Je découvrais la magie des mots auprès d’une vieille dame habillée de noir, chignon serré gris au ras du cou. Chacune notre tour nous allions auprès d’elle dans la cour de l’école sous le figuier collé au puits. L’abécédaire ouvert sur les genoux je suivais avec le doigt chaque lettre, syllabe, mot, je les ânonnais, je les collais les uns aux autres, je les marmonnais.

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