SOL

Texte de Dominique Pierre

I

« Où vivre (sur la place Mayor) est à la fois un luxe

et une source d’ennuis. (Carmen Mola – La fiancée Gitane).

Sol Machado Dos Santos

Sol c’est son nom, soleil, solitude, solidarité. Elle se fait appeler parfois Maria-Sol associé au prénom de sa mère, Machado (nom de sa mère),  Dos Santos (Nom de son père).

Elle est née en Argentine en 1965. Ses parents ont fui en Espagne peu après le coup d’État militaire de 1976 pour échapper à la dictature. Franco était mort un an avant. Ils pensaient que la démocratie allait triompher en Espagne et c’était, comme pour beaucoup d’Argentins le pays européen qui leur semblait proche par la langue et la culture. Pour les parents de Sol, l’exil et la catastrophe du coup d’État furent des déchirements. Ils vivaient dans la nostalgie du passé, tourmentés par les nouvelles horribles qui leur parvenaient du pays : des membres de la famille, des ami.es proches mort.e.s, torturé.es, emprisonné.es, des enfants disparu.es … Sol a vécu enfant avec la tristesse pesante de ses parents. Le couple s’est peu à peu désuni. Le père a sombré dans l’alcool, sa mère dans la dépression. Toute jeune elle a été confrontée au problème de l’exil, à la peur de la répression féroce et son enfance a baigné dans la haine des militaires. Lorsqu’elle est arrivée en Espagne, elle avait 11 ans. C’était une petite fille à l’humeur changeante qui pouvait être taciturne, inquiète par la maladie de sa mère, mais aussi pleine de vie, passionnée, très vive. Durant ces années 70, celle de l’adolescence, elle s’est plongée dans l’euphorie de la MOVIDA. Elle a participé comme l’immense majorité des jeunes en Espagne aux mouvements de libération politique, sexuelle, féministe, sociale. Rebelle, déterminée, passionnée, elle a cru qu’elle pourrait vivre la vraie liberté. Anti-autoritaire, elle s’est peu consacrée à ses études. Elle voulait agir. Elle s’est engagée de façon assez inattendue dans la police. A Madrid il y avait des brigades, ouvertes aux femmes chargées de maintenir le calme dans les quartiers les plus déshérités, d’aider l’État à assainir les rues, les maisons, introduire l’hygiène qui manquait vraiment à cette époque. Elle a cru au rôle social qu’elle pourrait y jouer. Au début, même pendant plusieurs années, elle a eu ce rôle utile auquel elle aspirait, aidant notamment les femmes seules, les enfants en détresse, les jeunes drogués atteints du SIDA. Elle était connue dans les barrios. Quand elle arrivait sur sa moto, les enfants l’appelaient par son nom, des gens la saluaient.

Mais, les années passant, elle alla de désillusion en désillusion. Elle avait mené des enquêtes tout à fait excitantes où elle faisait preuve de beaucoup de courage et de détermination. La pauvreté, certes avait reculé mais la libération des femmes était bien lente à venir, y compris dans la police, où elle devait subir comme ses collègues femmes, sarcasmes, réflexions sexistes et autres agressions bien pires. Alors qu’elle pensait pouvoir nettoyer les écuries d’Augias qu’était la police sous le franquisme, elle se rendit compte que les réseaux de corruptions étaient tentaculaires, dans l’État, la police, l’armée. L’auto-critique du franquisme n’a pas été faite. L’appareil d’État  était miné, gangréné de l’intérieur. Des scandales ont éclaté dans les années 2010. Des réseaux de corruptions ont été découverts. Des hauts fonctionnaires fabriquaient de fausses, preuves, de faux rapports de police pour torpiller les adversaires politiques avec la complicité de gros bonnets de la hiérarchie policière ; notamment un réseau était dirigé par le sulfureux commissaire José Manuel Villarejo. Il a quand même été jugé à plusieurs reprises et enfin condamné.  Et combien d’autres impliqués dans ces réseaux ont réussi à s’en sortir, mènent une vie tranquille souvent dans l’opulence.

Puis éclata l’horreur de la fête de la San Firmin à Pamplune en 2016. Un groupe de cinq prédateurs qui s’appelaient eux-mêmes « La manada » (la meute), ont agressé et violé une jeune femme de 18 ans. Lors de leur premier procès, deux ans plus tard ils ont été condamnés non pour viol mais pour agression sexuelle ce qui allégeait beaucoup la  peine. La colère de la population et notamment des femmes, des très jeunes femmes a été puissante et profonde, provocant des manifestations de rue énormes, obligeant le tribunal suprême à réviser le jugement. Les coupables ont été condamnés à 15 ans. Cet événement a marqué un tournant, une réflexion dans tout le pays sur les violences sexistes et sexuelles, sur le consentement qui ont obligé les gouvernements à abroger les lois surannées et en créer des nouvelles qui constituaient une révolution des mœurs.

Sol a été partie prenante de cette vague féministe qui a fait évoluer la société de façon spectaculaire.

Mais dans la police les prises de conscience n’existent pas ou très peu et en plus du machisme ambiant, la corruption, les pratiques violentes sont toujours à l’œuvre.

Pour cette raison, en 2020, elle décida de quitter ce milieu qu’elle ne supportait plus et de partir en retraite anticipée. 

Aujourd’hui, frôlant la soixantaine, elle a un visage fin, de grands yeux noirs, des cheveux blancs coupés très courts qui lui donnent une allure assez masculine. Toujours svelte, elle  circule sur sa vieille moto dans les rues de Madrid, comme elle l’a fait durant des années. Elle porte un casque noir, un blouson de cuir noir, renforcé aux coudes, vêtements assez proches de son ancien uniforme. Mais elle a jeté son arme, les insignes et les barrettes. Son seul luxe, ses bottines noires montantes et élégantes.

Désormais, elle mène elle-même des enquêtes sans avoir de compte à rendre à personne. Elle a toute liberté de manœuvre pour traquer les anciens franquistes et se mettre à la disposition de leurs victimes, conservant la haine des tortionnaires qui ont marqué son enfance et ses parents.

Elle continue donc sa croisade de chevalière des temps modernes.

Du temps où elle travaillait encore à la brigade de police de Madrid, elle avait pu louer un appartement Plaza Mayor … privilège de la fonction. Elle y vit toujours.  Il est situé en face de la fresque peinte au-dessus de l’ancienne panaderia. Les premiers temps elle s’amusait durant des heures à observer les personnages, à déchiffrer le sens de ces peintures : Cibeles, Bacchus, le mythe fondateur de la terre et de l’eau ; Cibeles se mêlant à Nautila, dieu des Eaux souterraines dans des ébats féconds. Elle aime bien Cibeles la déesse protectrice de Madrid, parce que c’est un peu « la Pacha Mama » des Espagnols.

Mais un jour, elle a oublié les dieux et déesses mythologiques de la fresque. Elle n’a eu d’yeux que pour les figures effrayantes : les monstres, les satyres, les tritons, les animaux fantastiques comme le dragon bleu. Elle y voyait les tortionnaires des dictatures, les crimes abominables, les victimes innocentes. Elle restait des heures à fixer les briques rouges et fenêtres blanches, perdue dans ses pensées, ses obsessions. Les couleurs pastels avaient disparu et laissé la place aux créatures en noir et blanc, déformées, hideuses comme dans les « obras negras » de Goya. Son regard se concentrait immanquablement sur une scène en bas à droite. Une tête et cou de taureau puissant, vu du dessus, comme s’il sortait, bondissant dans l’arène en fonçant sur une femme et un enfant qui tentent de fuir en criant. Quand elle a vu cette peinture, ce n’était plus une peinture mais un film d’horreur. Son cœur s’est enflammé, la colère a envahi sa poitrine. Elle s’est donné alors pour mission de débarrasser la société des monstres, violeurs.

Cela s’est mélangé avec la haine des policiers corrompus, complices du sulfureux commissaire José Manuel Villarejo. Ce dernier a été condamné mais ses complices qui ont accompli sous ses ordres les tortures et les crimes, non loin d’ici, à la puerta Del Sol,  dans les locaux de la direction générale de la Sécurité, courent toujours !

Elle s’est jurée de ne pas les laisser en paix, coulant des jours paisibles dans l’opulence. Depuis ce jour elle est sans cesse à l’affût, à déchiffrer le moindre indice.

Son premier objectif est de contacter Sancho, son jeune collègue qui l’aidait durant les dernières année de travail, peinant à la suivre sur sa moto, avec son petit scooter. Il travaille toujours à la brigade et peut consulter les fichiers des acolytes de Villajero.

II

« Là où l’évidence qui se dissimule à la vue est mise à nu »

( Carlos Salem – Ceux qui méritent de mourir)

La Casa Encendida n’a plus rien à voir avec l’ancienne banque. Aujourd’hui, c’est un lieu culturel alternatif, associatif, de rencontre, de solidarité comme il en existe beaucoup dans le quartier de Lavapiés.

C’est un des QG de Sol. Elle y écoute des concerts branchés, de la danse contemporaine, du théâtre, de la poésie, y assiste à des conférences. Elle y discute toujours avec la dame de la cafetaria en bas qui lui rapporte les événements du lieu. Elle a regardé souvent et connaît par cœur les vidéos racontant le théâtre militant mettant en scène des migrant.es, leur culture invisibilisée et prônant le mélange interculturel. A l’entrée, après avoir franchi le hall d’accueil s’ouvre une grande salle avec une scène fermée au fond par un immense rideau rouge. Le bâtiment a quatre étages ; en haut une terrasse avec une vue sur la rue et aussi à travers les vitres une plongée vertigineuse jusqu’au rez-de-chaussée.

Sol est une grande connaisseuse de romans policiers notamment ceux qui ont Lavapiés comme décor. Elle apprécie particulièrement les intrigues menées par l’Inspectrice Antonia Scott dont l’auteur est Juan Gomez Jurado. Elle se sent des affinités avec elle : elle affectionne les mêmes lieux alternatifs où vivent des marginaux, où se produisent de nombreux artistes, mais aussi quelques individus prêts à jouer les indicateurs contre un peu d’argent. Elle se souvient d’une des nouvelles dans laquelle Antonia Scott enquête sur le meurtre d’une jeune fille retrouvée assassinée dans une salle de théâtre. Sol imagine une scène semblable ici, avec le corps d’une femme jetée du 4è étage retrouvée morte dans la salle de théâtre de la Casa Encendida.

Son esprit s’emballe. Des visions de corps inanimés tournent dans sa tête. Son regard ne peut pas se détacher du grand rideau rouge sang. Elle repense à cette phrase de Carlos Salem : «  Là où l’évidence qui se dissimule à la vue est mise à nu. » Un doute s’insinue.

– Pourquoi cette Casa Encendida ne cacherait pas des endroits mystérieux, des secrets ?

Ce serait vraiment une bonne planque, ce lieu qui paraît tellement altruiste et plein de bonnes intentions. Qu’est-ce qui se trouve derrière ce grand rideau rouge ? Cette maison a plein de recoins cachés, des salles peu occupées avec peu d’expositions. Par exemple il y a une pièce toujours vide à l’entresol à côté du petit nid de lecture pour les bambinos. Y-a-t-il des entrées possibles le soir après la fermeture ? Certes le lieu est surveillé. Je vois des hommes en tenue sombre avec l’insigne « Seguridad ».  Et ce rideau, il m’intrigue … A la réflexion je ne l’ai jamais vu ouvert. Il ne sert pas pour le théâtre car la scène où jouent les acteurs est devant et, lors des spectacles, ils sortent sur le côté où se trouvent les loges. Je vais aller voir ce qu’il y a derrière… Et si je m’étais laissé abuser par l’apparence sociale, solidaire, culturelle de la Casa ?….

Un jour où il n’y a personne, pas d’événement prévu, ni d’installation, elle se glisse derrière le grand rideau sans être vue. Elle se heurte à des caisses empilées. C’est un débarras là-dedans, un vrai capharnaüm empêchant d’aller plus loin. Et si c’était volontaire ?

Elle enlève quelques caisses pour se frayer un passage. Elle allume son portable et emprunte un couloir. Au bout de quelques  mètres, comme une spéléologue elle pénètre dans une pièce voutée assez spacieuse. Elle a du mal à distinguer mais des tables sont installées en rond comme pour une réunion. Dans un recoin qui ressemble à un salon, elle voit quelques fauteuils et un bar avec une grande quantité de bouteilles d’alcool.

Mon intuition était la bonne ! Que se passe-t-il donc ici la nuit ?…

Je ne pense plus qu’à ça ! … J’ai interrogé ma copine de l’accueil pour savoir s’il n’y a pas un ou des endroits pour pénétrer autre que le portail métallique ? Elle m’a répondu ne rien savoir. Je dois être prudente avec elle. Depuis ma découverte je dois me méfier de tout le monde. Je ne dois rien révéler de mes intentions ni à elle ni à quiconque…

Je vais me cacher quelque part à la fermeture pour savoir s’il y a des intrus ou des individus qui pénètrent dans la maison et où … recommencer plusieurs fois l’opération.

Sol a espionné ainsi des jours  dormant tant bien que mal  sous un banc de l’espace video toujours dans l’obscurité même en pleine journée.

Une nuit, elle entend du bruit. Elle descend silencieusement l’escalier. Plusieurs silhouettes qui ressemblent aux agents de sécurité débranchent l’alarme et ouvrent les portes d’entrées. Une dizaine d’hommes rentrent en file indienne et se dirigent sans bruit derrière le rideau. Les faux gardiens ouvrent le chemin. Sol se faufile à son tour, se blottit dans un creux du mur du couloir, assez près pour observer la scène et entendre.

Parmi la douzaine de présents, elle croit reconnaitre deux policiers et un banquier. Les autres lui sont inconnus. Ils se servent à boire généreusement. En écoutant, elle réalise qu’il s’agit d’un réseau clandestin, d’économie souterraine en lien avec les Etats-Unis et la Russie à propos du commerce de métaux rares et de pétrole.

– Pourquoi se cachent-ils ? Ils agissent sans doute en dehors et contre l’État. Ils peuvent avoir des complices au sommet de l’État mais apparemment ils tiennent à ne pas se dévoiler et à garder secrets leurs réseaux…

Je ne vais pas informer la police de ce que j’ai découvert. Je sais par expérience que dans ce panier de crabes, certains hauts responsable pourraient être de mèche avec cette société secrète. Je dois faire attention. C’est une bande d’assassins, je risque ma peau !

Je vais enquêter, commencer par ceux que j’ai reconnus ; à partir de là remonter la filière en croisant leurs relations. Je vais pouvoir donner une ou deux pistes à Sancho. Je me souviens des « pandora papers », cette affaire de fuite d’environ 11,9 millions de documents qui faisaient état de fraude, d’évasion fiscale à très grande échelle. Plusieurs milliers de personnalités politiques, religieuses, à la tête de banques ou de multinationales ont été identifiées et publiquement mises en cause ! Je peux faire la même chose. Comme Lisbeth Salander je suis une hackeuse surdouée, comme elle je veux être justicière, assainir ce monde …Une fois que je serai sûre de mes cibles, de leur identité, de leur histoire, de leurs trafics, je vais diffuser leurs noms, expliquer publiquement pourquoi ces personnages sont nuisibles, preuves à l’appui, inonder les réseaux sociaux sur leurs agissements, faire la lumière sur leurs complots, provoquer un scandale international, encender la planeta !….

III

« Où quand tu poses les fesses sur un banc neuf, tu es content,

tu y crois et tu te prends des échardes dans le cul. »

Fred Vargas – Une lueur unique

Maria-Sol De machado Dos Santos

à Monsieur le Juge Alameda De Malasana

Je vous prie de prendre connaissance des faits suivants :

Récemment, j’ai témoigné au procès de la Señora Angelica Da Silva, accusée par son mari d’adultère. Le jugement a conclu à la culpabilité de cette femme. Il s’agit d’une erreur judiciaire et je peux le prouver.

D’abord, je connais cette mère de famille exemplaire depuis longue date et c’est pourquoi j’ai pu attester de sa grandeur d’âme, de sa fidélité à un mari pourtant très volage et violent. Elle consacre toute son énergie à élever ses enfants alors qu’elle n’a aucun revenu et que son mari ne lui donne pas un sou pour les nourrir. J’ai dû bien des fois, ainsi que quelques voisins, lui venir en aide. Très digne elle ne se plaint pas, ne demande rien mais je sais dans quelles souffrances elles se débat. Des voisins ont témoigné à charge contre elle car ils ont été menacés par le mari de représailles. Il a également soudoyé certains locataires de ses appartements (car il est propriétaire dans le quartier), en les autorisant à payer plus tard leurs loyers.

D’autre part je viens de vivre une expérience dont je dois vous faire part. Bien que je ne sois pas pratiquante je fréquente assidument l’Église San Antonio de Los Alemanes. Elle est inspirante. Je peux y méditer dans le calme, loin des bruits de la ville et réfléchir. Vous connaissez évidemment les fresques édifiantes qui couvrent tous les murs du sol au plafond, de ce que l’on appelle la Chapelle Sixtine de Madrid. On peut y admirer particulièrement les miracles de Saint-Antoine de Padoue. J’y suis retournée après le procès pour me calmer car j’étais au bord de la crise de nerf, étouffée par un sentiment d’injustice.

Je suis restée assise longuement devant un de ces miracles, « le bébé qui parle à son père », quand les personnages se sont animés. San Antonio dominant la scène m’est apparu plus proche que jamais, un frère menant croisade, comme un lanceur d’alerte. Il tient un nouveau-né dans ses bras. La femme désespérée à ses pieds ne pouvait être qu’Angelica et l’homme à gauche, levant les bras, menaçant, son mari. Non loin de lui une autre femme, sa maîtresse évidemment ! Le Saint s’est adressé directement à moi. Il m’a soufflé à l’oreille les faits suivants que je pressentais déjà : l’accusation du mari était pur mensonge. Sa défense consistant à dire que le père du nouveau-né était l’amant de sa femme était une invention pour la répudier, ne pas reconnaître l’enfant et ne pas s’occuper de lui. La voix du Saint était d’une puissance insoupçonnée. Elle a résonné dans ma tête comme une vérité incontestable. Il a insisté.  Dans son discours enflammé s’est glissé la phrase suivante :  « Là où, quand tu poses les fesses sur un banc neuf, tu es content, tu y crois et tu te prends des échardes dans le cul ». Malgré l’incongruité de ces propos j’y ai entendu comme un avertissement. C’est à dire que je ne pouvais pas rester ainsi à l’observer, attendant qu’un miracle se produise assise sur un banc ! Et quand il a conclu : « No volver », j’ai compris qu’il ne pouvait pas revenir de là où il est. Il me transférait un message pour me demander d’accomplir ce que lui aurait fait. Non pas un miracle, je n’ai pas ce pouvoir, mais aider à la réparation d’une injustice.

C’est pourquoi je m’adresse à vous aujourd’hui en vous priant instamment de réviser votre jugement. A votre tour, vous deviendrez un saint homme sauvant la vie d’une pauvre femme sans défense, victime d’un mari despotique.

Je me tiens à votre disposition pour vous apporter toute aide nécessaire pour l’enquête notamment des preuves supplémentaires de la culpabilité du mari.

Je vous prie de recevoir mes salutations respectueuses.   

Maria Sol Machado Dos Santos

IV

« Là où tout ce qui doit être su, est su, tout ce qui doit être révélé est révélé ».

Dolorès Redondo –Ccelles qui ne dorment pas

Sol ne dort plus depuis plusieurs nuits. Elle doit agir ? « Tout ce qui doit être su doit être révélé ». Tôt en ce matin de septembre ensoleillé, elle téléphone à son ancien collègue, Alfonso de Carvalho, toujours en service à la police. Ils étaient complices. Au moment de son départ il lui a témoigné sa sympathie, le regret de la voir partir. Il a compris comme elle les dessous corrompus de leur hiérarchie. Il n’a pas voulu enquêter avec elle mais il lui donne volontiers un coup de main en lui livrant quelques renseignements.

– ¡ Allo ! ¿ Que tal Alfonso ?

– Muy bien gracias. Content de t’entendre. Qu’est-ce-qui t’amène de si bon matin ?

– Alfonso, je ne dois plus hésiter. Tu dois m’aider.

– Oh la la, je serai bientôt jubilado !… Où veux-tu m’entrainer ? J’ai plutôt envie de couler une retraite tranquille.

– Eh bien justement, tu ne risques plus grand-chose pour le boulot …. Tu peux être libre bientôt et servir la bonne cause … Des choses graves se trament. Écoute bien, un complot international …

– On ne va quand même pas tomber dans la théorie du complot ! Tu as vu trop de séries policières !

– S’il te plaît, ce n’est pas une plaisanterie. J’ai découvert un réseau parallèle regroupant des hauts fonctionnaires de la police et des businessmen mafieux américains, russes, dans une affaire de commerce illicite de métaux précieux, métaux rares, pétrole, drogue.Tout ce beau monde traficote tranquillement. José Manuel Villargo est tombé, comme tu sais, jugé et condamné à deux reprises. Mais d’autres gros bonnets mènent toujours des actions clandestines sans être inquiétés le moins du monde. On arrive au moment où tout doit être su, tout doit être révélé, avant qu’il soit trop tard.

– Tu me fatigues chère Sol. Tu t’attaques à de gros poissons, bien organisés, nombreux, puissants. Je n’ai aucune envie de jouer au Don Quichotte pourfendant les bandits avec mon « espada de luz. »*1

– Cher ami. Tu sais bien que je n’ai pas la même philosophie de la vie et de l’utilité de ma vie. « Vivir es tener opiniones, deberes, aspiraciones » *2, comme l’a écrit Emilia Pardo Barzan.

– Madame sort ses belles lettres !

– Tu peux lire cette phrase aussi bien que moi dans une des citations du quartier de « bellas lettras ». J’y vais très souvent en ce moment. Un des policiers que je soupçonne se fait appeler « le pirate ». Il se fait passer pour un poète. Il loge dans ce quartier pas loin de la plaza Santa Anna. Ils se sont tous donnés des noms d’écrivains je pense. Un autre est surnommé Benito Perez Galdos. J’ai relu plusieurs fois justement une citation de cet auteur dans la « Calle de las Huertas ». Et en la lisant, la relisant m’est venu une idée, peut-être une piste. Je te la donne de mémoire : « Deux visages … La paroisse de San Sébastien ou plutôt l’église présente deux visages ; ils sont sans doute plus pittoresques que beaux : de l’un elle regarde vers les quartiers bas qui s’alignent le long de la rue Canizares ; de l’autre sa seigneurie marchande de la Plaza Del Angel … »*3

– La littérature n’est pas mon fort ! dit-il en riant

– Ecoute-moi jusqu’au bout … Ce n’est pas pour te parler de culture que je te raconte tout ça. Il m’est venu à l’idée que le surnom de Benito Pérez Galdos n’avait pas été choisi au hasard. Car sa citation peut être comprise comme un message secret : les deux visages « dos caras »étant les deux chefs du réseau ; l’un étant dans les bas quartiers de las Lettras le long de la rue Cazinares ; et l’autre « sa seigneurie marchande » peut-être un ponte d’une multinationale, multimillionnaire siégeant plutôt plaza Del Angel.

– Ne t’emballe pas ma belle. Ce sont les rois de la dissimulation mais ne t’envole pas avec les golondrinas *4 dans tes songes. Tu veux jouer au jeu des citations. Il m’en vient une : « Como la ola que haya a la playa se rompe en espuma ! »* 5.Tu vois ce que je veux dire ? Tu vas te fracasser contre les rochers. Ce sont des rocs, des individus dangereux avec plein de relations très hauts placés. Tu ne te rends pas compte !

– Merci de te soucier de moi. Mais la peur ne m’arrête jamais. Je ne peux pas vivre en restant sans rien faire … Bien sûr que je peux échouer !! J’aurais tenté. Je t’en prie, aide-moi. Personne ne saura que tu es impliqué dans mes investigations. Je te demande seulement de placer des policiers en surveillance nuit et jour, rue Cazinares et plaza Angel. Il faut noter toutes les allées et venues, les N° d’immatriculation des véhicules ; où ils habitent… ainsi que l’Inspecteur chef Juan Boirone ; il faudrait savoir aussi si un banquier, ou un riche industriel habite plaza Del Angel…. Et tout ce que tu peux rassembler comme renseignements qui te paraissent intéressants.

– Bon, d’accord … Mais motus et bouche cousue !

– Une tombe ! Tu me connais.

-Merci mille fois.

*1 : épée de lumière

*2 : Vivre c’est avoir des opinions, des droits et des aspirations.

*3 : « Tiene la parroquia de San Sebastian mejor sera decir la iglesia. Dos caras que seguramente son mas graciosas que bonitas : con la una mira a los barrios bajos, enfilandos por la calle Cazinares ; con la otra al senorio mercantil de la plaza Del Angel ».

*4 : les hirondelles

*5 : « Comme la vague qui atteint la plage se brise en écume ».

V

« Là où, comme Nietzsche tombé fou dans une rue de Turin

devant le spectacle d’un cocher battant son cheval, certaines scènes banales

pour d’autres vont blesser son émotivité

jusqu’au désenchantement radical. »

Caryl Ferer – Paz

Je suis retournée voir ce matin les fresques de Goya peintes dans la Iglesia de San Antonio. A la sortie je me dirige vers le Rio Manzanares, ou ce qu’il en reste car il est à un niveau très bas, à sec à certains endroits. Je m’arrête devant la statue de Goya. Je pense au destin de ce grand Homme qui, après avoir atteint les sommets de la consécration aux côtés des plus grands de son époque a été rattrapé par l’Histoire : le monde dégénéré de la cour d’Espagne qu’il devait pourtant représenter et dont il dépendait pour vivre, les horreurs de la guerre, de l’invasion napoléonienne. Avec ses idées proches de la Révolution française il est devenu suspect, a dû fuir la répression absolutiste et s’exiler à Bordeaux. Il n’a pas été épargné non plus par la maladie, à la fin de sa vie, la surdité, la solitude, la pauvreté.

Je longe le Manzanares. Je suis venue ici espérant trouver des idées pour mon roman policier en cours. Mais c’est comme si le désenchantement de Goya me contamine. Je remarque des détails décourageants : le Rio qui perd ses forces à cause du réchauffement climatique et de cet été caniculaire. Un panneau explicatif sur les oiseaux du Rio m’attire : le héron cendré, la grande aigrette sont fabuleux mais pas un de ces oiseaux aquatiques dans la rivière. Je n’entends même pas de chants d’oiseaux. Je me dis qu’ils ont disparu, le réchauffement attaquant la biodiversité ! Puis les immeubles du côté de chaque rive et le bruit des voitures n’aident pas à faire de cet endroit un endroit très bucolique !

Je suis pleine de doutes sur mon personnage principal. Je me sens tellement proche d’elle : idéaliste, passionnée, révoltée, voulant changer le monde ; une justicière !

Je m’interroge … Avoir choisi un tel personnage, n’est-ce pas une façon de parler de mes propres obsessions ? Cette femme vieillissante, seule, peut-elle espérer démanteler un réseau de décideurs internationaux unissant la puissance étatique, militaire, économique ?

Il n’est évidemment pas obligatoire que l’histoire soit réaliste… N’est-elle pas la Don Quichotte ? Elle me venge. Elle devient mon échappatoire. Je ne peux pas arrêter là.

Mais comment poursuivre ? Soit elle s’entête, ne veut pas renoncer, réussit à faire éclater publiquement le complot et révèle le monde souterrain peuplé de monstres dangereux.

Soit elle mesure l’étendue de la gangrène qui a envahi la planète et renonce. Désenchantée elle se retirerait dans un endroit solitaire, une forêt profonde dans une cabane, une île…

Je penche évidemment pour la première hypothèse. Cela me plaît d’imaginer un scandale politico-économico-financier d’une ampleur jamais vue, qui serait démasqué et ferait tomber les nuisibles qui dirigent le monde.

Tout à coup, je lève la tête et j’aperçois Sol traversant la passerelle sur le Rio. Elle est en grande conversation avec Alfonso, son ancien collègue. Ils ont une discussion animée. Je devine qu’Alfonso a découvert des informations importantes contenant des révélations explosives. Peut-être même lui a-t-il donné des renseignements précieux lui permettant de pister et de retrouver les principaux instigateurs du détournement de richesses international ? Elle a un visage lumineux comme le soleil de Madrid. Elle n’a pas abandonné la partie.

Sa légende sera toujours présente dans le cœur des madrilènes. Je ne peux pas les décevoir. Peu importe qu’elle gagne la bataille ou pas, l’essentiel est qu’elle la mène, enfourchant sa moto comme une guerrière, transportant avec elle l’espoir.