Carmen

Texte de RMQ

I

Où vivre (sur la place Mayor) est à la fois un luxe et une source d’ennuis.

Elle est Carmen. C’est sa abuela qui l’a baptisée. Elle, fille de Franco naturalisé français et flic à la retraite d’office car profond alcoolique. Elle l’aime. Lui marié et séparé d’une fille de marin mort en mer, bretonne et enquêtrice. Elle l’aime aussi et lui rend visite à Quimper, bout d’un monde qu’elle seule connaît. Abuela meurt, la casa de Abuelo où elles se retrouvaient est endeuillée,  la Ruta de la Seda où elles s’habillaient aussi. Le deuil de Carmen est entretenu par l’appartement dont elle a hérité de l’ancêtre. Place Mayor, six pièces,  un balcon, peu de confort et des murs tapissés de livres, quelques reproductions de Picasso et surtout des polars,  des polars nordiques,  espagnols, islandais, américains…

Elle aime ces histoires : petite, avant leur divorce,  ses parents racontaient leur quotidien professionnel. Sa vie à elle lui semblait bien monotone. Professeur d’espagnol peu investie en banlieue de Nantes, elle abandonne son emploi pour rejoindre sa grand-mère à Madrid. Et aujourd’hui, la voilà sur son balcon, jumelles à la main, qui scrute la faune de la place. Combien parmi eux de tueurs potentiels, de violeurs patentés, de voleuses à la tire. Qui se cache à l’intérieur de l’horrible gorille qui s’exhibe sur le parvis. Le sautillant lapin est-il innocent ? Elle ne le croit pas, le monde est fait de beauté et de laideur. Pourtant elle se réjouit de la richesse de la façade principale. Chaque icône l’entraîne vers une vie fantasmée. Le bellâtre nu, à la flèche pointée sur elle, la désigne. Pourquoi garder l’enfant de l’homme disparu, qu’elle a aimé et qui l’a abandonnée ?Est-elle responsable de sa disparition, est-elle coupable mais de quoi ?Sous la robe ample, le petit bouge. Déjà ?

II

à suivre…