Sibel Ferrero Fieschi de la Cerda

Texte de Josette Emo

I

« Où vivre sur la Plaza Mayor est à la fois un luxe et une source d’ennuis »

Elle ne s’était jamais mariée et n’avait pas d’enfant.

Sibel Ferrero Fieschi de la Cerda, née à Madrid, Plaza Mayor de l’illustre famille Yustas Chapelier de père en fils depuis sa fondation par Léopold Yustas Ayuso en 1886, vivait encore au-dessus du magasin familial.

Elle sortait tous les jours à la même heure, le soir lorsque le soleil est à l’ouest de la place. A 86 ans, aidée de sa canne, elle passait devant le restaurant Los Galayos, dont la plaque en bronze célébrait le commerce centenaire, tout comme celle de sa famille et celle du Chocolatier de San Ginès à proximité. Dans ces familles ces plaques au sol, remerciements de la ville de Madrid qui protège ses commerces centenaires face aux boutiques de cadeaux pour touristes, sont l’équivalent de la Légion d’Honneur.

Sibel avait reçu ce prénom de Déesse-Mère de son père qui l’avait toujours portée aux nues. Ses trois frères, dont l’un continuait à tenir la boutique familiale traditionnelle, ne bénéficiaient pas du même regard bienveillant.

Cette surcharge d’amour n’avait pas convenu à sa mère, née Garcia de la Vega, elle en avait toujours gardé ombrage et leurs rapports s’en étaient compliqués. Même si en riche femme madrilène elle avait pour ambition de donner une bonne éducation à sa fille, son air hautain et distant avait forgé chez la petite Sibel une méfiance et une observation suspicieuse envers toutes les personnes. Sa mère se donnait pour tâche cependant de lui lire le soir un ouvrage édifiant qui pût lui montrer comment bien se tenir en société.

Mais Sibel se montrait récalcitrante et agitée pendant ces lectures et était vite renvoyée aux bons soins de sa nourrice qui lui racontait alors pour l’endormir des histoires orales traditionnelles d’animaux ou de héros enfantins qui s’amusaient du monde en le transformant en des jeux ou farces qui lui plaisaient tant. Aussi pour feindre d’obéir à sa mère, elle prit l’habitude de transformer tous les personnages sages et conformes aux attentes, en délicieux petits monstres ou farceurs joyeux. Sa mère se montrait ravie de ses petits sourires qu’elle prenait pour le plaisir de l’entendre.

En grandissant, ce regard s’appliqua à tout son entourage et à leurs actes même les plus banals, en particulier après la mort de son père, en pleine maturité. Lorsque sa nourrice la promenait sur la place dans les années de son enfance, les fresques de la Maison de la Boulangerie étaient très décoratives avec ses guirlandes, ses cariatides et ses jarres, ses motifs en trompe-l’œil, elle imaginait des personnages dans ce décor. Plus tard, lorsqu’on remplaça ces ornements détériorés avec des procédés  plus durables, elle évalua chaque soir les réalisations de la journée. Les figures mythologiques de Cybèle, Proserpine, Bacchus et Cupidon lui convinrent encore davantage car la vie de ces dieux enflammait son imaginaire. Les corps chevauchant à l’envers les lions, les enfants à la queue d’animal ou aux pattes de cheval, aux ailes d’oiseaux, femmes aux seins abondants l’emportaient bien plus sûrement vers une béatitude heureuse qui la sauvait de bien des tracas. Cependant presque malgré elle, elle superposait les anciens motifs aux nouveaux renonçant à effacer ce qui constituait ses repères d’images dans sa mémoire personnelle. C’était le même phénomène que pendant les lectures de sa mère. Ce qu’elle voyait n’avait de certitude tout et autant que son imagination n’y plaquait pas autre chose.

La Plaza Mayor avait cette particularité d’offrir une variété de situations et de personnes qui parfois la contaminait. Elle ne voyait pas seulement des promeneurs, des touristes ou des gens du quartier car elle transformait presque toujours la réalité. Elle était d’un naturel curieux, les sens toujours en éveil et ses observations lui avaient parfois fait confondre des actes inoffensifs avec des menaces et elle avait eu le malheur de se transformer en inquisitrice bien mal à propos. Déchiffrer sans cesse le dessous des choses lui était parfois une souffrance.

II

« Là où l’évidence qui se dissimule à la vue est mise à nu »

Lorsqu’elle pénétra dans la casa Encendida, elle ne vit d’abord qu’un immense espace vide qui la dérouta. Des galeries montaient jusqu’à la terrasse et le silence régnait.

Elle emprunta l’escalier sur sa droite et s’intéressa à une plaque sur laquelle était inscrit un long texte développant un titre : comprendre.

Ses sens toujours en éveil lui faisaient particulièrement appréhender la signification profonde de ce verbe – comprendre. Le savoir résidait dans le lien avec les choses et les personnes, co-naître c’était partager un espace commun, entrer en communication avec l’autre avec son corps et tous ses sens.

Cela me convient particulièrement pensa-t-elle. Il est certain que ce sont mes sensations qui me guident avant tout même si souvent bien sûr l’imaginaire trouble un peu le réel. J’aime ce point de vue où le savoir ne naît pas d’une connaissance mais d’une sensibilité, je ne pourrais vivre autrement.

Elle continua sa visite et pénétra dans la salle de la première exposition où surgissait une musique assourdissante. Il y était question de Flamenco, de la culture espagnole et de son emprise durable sur les cultures sud-américaines. D’immenses dessins, tracés un peu comme des dessins d’enfants sur les murs, montraient les répercussions négatives d’une culture dominante importée par la force. Les figures étaient terribles. La musique très forte la plongea par son rythme lancinant vers d’autres univers, d’autres opprimés. La saturation des sons et ces voix rauques entrèrent dans son esprit et lui rendirent concret le sens de cette évocation.

C’est vrai que je suis fille de commerçants établis depuis le 19° siècle à Madrid et je me suis toujours demandé quel rôle avaient joué mes ancêtres et ma famille proche au temps des colonisations, admettant l’esclavage, puis le totalitarisme. C’est comme si dans ma chair une part de ces sombres périodes s’incarnait brutalement en moi. Peut-être mon obsession à transformer ce que je vois est-elle la manifestation inconsciente de cette marque que je peux qualifier d’infamante. Que s’était il passé, quels chants avaient résonné comme des leitmotiv entêtants clamant la douleur qui me pénètre ainsi ?

En entrant dans la deuxième salle d’exposition les chants se firent encore plus insistants.

J’ai l’impression d’entendre des gémissements, des cris d’appel qui ne s’adressent qu’à moi. Ces figures tourmentées, ces êtres multiformes me sautent au visage et me transpercent.

Cette fois sa sensibilité et son imagination la glacèrent, ce n’était plus un jeu pour échapper à l’intransigeance de sa mère, c’était une injonction à découvrir des actes passés sans doute odieux. Comme si une étincelle faisait tout à coup la lumière sur une vérité longtemps occultée.

Elle se sentit très mal et au bord du malaise sortit dans la rue où les voitures passaient à toute vitesse. Étourdie elle s’assit sur le rebord de l’immeuble. Il fallait désormais qu’elle se méfie de ces accès de sensibilité. Mais le pouvait-elle ? 

III

« Là où,quand tu poses les fesses sur un banc neuf,

tu es content, tu y crois, et tu te prends des échardes dans le cul »

Sibel Ferrero Fieschi de la Cerda

6, Plaza Mayor

Madrid

A l’attention de Monseigneur Da Mendoza

Diocèse de Madrid

Paroisse de San Antonio

                                                                       Fait à Madrid le 26 septembre 2026

Objet : témoignage d’une guérison d’une enfant estropiée

Monseigneur,

Je suis Sibel Ferrero Fieschi de la Cerda, de la famille de Léopold Yuasta Ayuso, établie Plaza Mayor depuis 1884. C’est dire si celle-ci jouit d’une excellente réputation et respecte en tous points les préceptes de l’Eglise et s’applique à en concrétiser les vertus.

Je vous prie de croire, Monseigneur, à mon attachement personnel à toute vérité édifiante.

Je reviens donc vers vous, à la suite de mes deux courriers précédents dont je rappelle ici brièvement le contenu.

Le dimanche 20 septembre 2026 je me rendais, comme ma mère née Inès Garcia de la Vega avait jadis l’habitude de m’emmener, à la Iglesia de los Alemanes. Une plaque apposée en 1840 dans la crypte mentionne d’ailleurs le nom de Don Petrus Lasso de la Vega illustre ancêtre par ma mère, honoré pour son action envers les malades de l’hôpital de l’Ordre du Refuge de San Antonio.

Je me rendais donc en ce dimanche à l’Office du matin, par la rue Barra de san Pablo. Je suivais depuis le croisement de la Calle San Silva une fillette habillée de ballerines noires, de chaussettes blanches, d’une robe rouge à col blanc boutonnée sur le devant et coiffée d’un ruban rouge dans ses cheveux noirs mi-longs.

Cette fillette, qui marchait seule, attira mon regard car elle évoquait une figure récurrente des histoires que me racontait ma nourrice. Ce qui me frappa particulièrement, ce fut son boitillement très prononcé à droite, malgré la compensation de sa semelle qui en atténuait l’effet. Elle avançait difficilement, longeant le mur, prête à se rattraper en cas de besoin.

Elle me toucha particulièrement et je fus heureuse de la voir pénétrer dans l’Eglise de las Alemanes. Elle joignit les mains devant la statue de San Antonio qui orne l’entrée. Je vis ses yeux implorants se lever vers lui.

Je la suivis malgré moi et me frayai un passage parmi les fidèles qui affluaient nombreux à cette heure pour la messe. Elle s’assit sur un des bancs ornés de velours rouge disposés latéralement au chœur. Elle ne quittait pas San Antonio des yeux et j’eus l’impression qu’elle recevait directement de sa main sa bénédiction.

Pendant tout l’office je l’observais et le prêtre la regarda à de nombreuses reprises tant elle semblait absorbée par sa foi. Je levais la tête au-dessus d’elle et fixais la fresque de l’enfant estropié : cette mère, aidée d’un moine, implorant Saint Antoine d’aider son enfant estropié. Le regard du Saint, empreint de bonté et l’attente pathétique de la mère renforçaient la venue du miracle de la guérison. Je priais moi aussi pour qu’un tel événement pût survenir à cette petite.

A la fin de la messe, elle descendit à la crypte pour se recueillir à nouveau. Le mouvement des fidèles sortant vers l’extérieur m’emporta un moment vers la porte. Mais au lieu de m’éloigner pour revenir chez moi je restai un peu pour voir la petite sortir à son tour. Après un long moment, m’inquiétant, je revins à l’intérieur, descendis dans la crypte et la vis : elle était éplorée sur un banc devant l’autel, transfigurée. Je m’approchai, elle tourna vers moi son visage aux yeux presque vides qui ne semblaient pas me voir. Tout à coup, elle se leva, campée sur ses deux jambes, traversa la chapelle, remonta quatre à quatre l’escalier et se précipita à l’extérieur, l’air hagard. Je voulus la rattraper, elle était déjà loin ; elle courait, Monseigneur, elle courait sans aucune trace de son claudiquement ! Je criais  « Mafalda, Mafalda  » et faillit m’évanouir, à bout de souffle. On me ramena vers l’Eglise, car je voulais interroger ceux qui s’y trouvaient encore.  Personne n’avait remarqué cette fillette sortir en courant.

Je sais Monseigneur, qu’à la suite de mes deux précédents courriers, nulle réponse ne m’est parvenue. Je sais en outre qu’à la suite de votre demande adressée au prêtre de la paroisse, celui-ci atteste n’avoir pas fait état d’une fillette remarquable pendant l’office.

Je réitère cependant mon témoignage et vous prie instamment de le prendre en compte. Il ne serait pas concevable que j’entache l’honneur de ma famille par une quelconque lubie.

Je mettrai tout en œuvre pour retrouver cette enfant sauvée sans doute possible par sa foi profonde.

Je vous prie d’agréer, Monseigneur ; l’expression de mon profond respect et de mon dévouement au service de notre communauté.

Sibel  Ferrero Fieschi de la Cerda

Chère Edwiga, je t’adresse copie de la lettre envoyée pour attester de l’événement dont je t’ai fait part dernièrement, qui cette fois, j’espère, sera  enfin prise en compte car je n’aimerais pas selon la formule de Fred Vargas que « quand tu poses les fesses sur un banc neuf, tu es content, tu y crois, et tu te prends des échardes dans le cul »

Mais peut-être n’aurais-je pas dû crier à tue-tête « Mafalda, Mafalda ! » en courant derrière cette gamine….

IV

« Là où tout ce qui doit être su est su, tout ce qui doit être révélé, est révélé »

Calle Huestas

— Ola ! Edwiga, ¿ como estas ? je ne te dérange pas à cette heure, je peux te parler, tu as un peu de temps ?

— Si, SI seguro ; je suis dans mon jardin, installée tranquillement « Quand la lune brille, elle respire mieux » ¿ Que pasa Sibel ?

— Te souviens-tu que je t’ai relaté, il y a quelques mois, l’histoire de cette gamine qui, je le croyais, avait été guérie après sa visite à San Antonio ?

— Je m’en souviens parfaitement, tu m’avais envoyé la copie de ta lettre à l’Épiscopat

— Oui, j’y croyais vraiment et cela m’a beaucoup perturbée.

— Et qu’en penses-tu à présent ?

— Eh bien j’ai réfléchi, en particulier en ma promenant rue Huertas là où sont inscrites au sol les citations que tu connais aussi puisque tu viens de citer José Zorrilla

— Je me suis interrogée sur l’image de Mafalda qui a ressurgi brutalement à l’improviste se superposant à cette fillette. J’ai lu en marchant les paroles de Guildo « deux faces plus gracieuses que bonnes » dit-il. M’étais-je donc trompée en les confondant ?

— Je me souviens que lorsque tu étais jeune tu nous montrais toujours tes albums de Mafalda

— Oui j’adorais que ma nourrice me lise ces histoires. Mafalda me plaisait tant avec son esprit contestataire inspiré de Emilia Pardo Bazan. « Vivre c’est avoir des aspirations, des idées » J’avoue que je la copiais parfois. Vous ne le saviez pas, je reprenais ses phrases pour vous parler. Cela me réjouissait.

— Tu es quand même allée très loin dans ton délire, non ?

— Peut-être ma nourrice m’habite -t-elle encore. Elle me faisait connaître une littérature que ma mère me refusait par rigidité morale. Maïs tu le sais « Pour récolter les fruits de l’éducation les passions innocentes valent mieux que les perfides stimulations » disait Leandro Fernandez de Moralin.

— Tu avais pourtant suivi les études que ta mère escomptait

— Je voulais être haut-fonctionnaire-comme Mafalda – pour prendre une part critique au monde « Chant d’indépendance et de liberté ont balbutié mes lèvres » disait Rosaria de castro.

— Et tu es restée à Madrid et a vécu avec ta famille !!

— Oui, il faut bien le reconnaître, je n’ai pas eu l’énergie nécessaire pour suivre mes désirs enfouis comme les héros de Cervantès présents dans cette rue pourtant « Les âmes ne sont ni hommes, ni femmes » dit Maria de Zayas

— Mafalda avait réveillé tes désirs ?

— Peut-être. En tous cas ces pensées gravées sous mes pas m’ont renvoyée à ma propre impuissance. Mes rêves ne m’ont peut-être servi qu’à la cacher. C’est bien triste. Mais à un moment « Tout ce qui doit être su est su, et tout ce qui doit être révélé est révélé » dixit Dolorès Redondo.

— Allons Sibel, viens me voir et nous irons danser !

V

« Comme Nietzsche tombé fou dans une rue de Turin devant le spectacle d’un cocher battant son cheval, certains scènes, banales pour d’autres, vont blesser son émotivité jusqu’au désenchantement radical »

¤¤¤

Pas facile d’être écrivain amateur. Me voilà avec une riche madrilène, forte de sa lignée, en même temps rebelle puis impuissante lucide.

Je lui ai fait évoquer son enfance, sa mère, ses déboires ; elle a analysé objectivement ses difficultés profondes à vivre mais il lui reste l’espoir.

Il faut en finir, peut être l’enfoncer dans un désenchantement total.

Imaginons-la se promenant le long de la rivière Manzanares. C’est le début de l’automne, en fin de matinée, elle se promène nonchalamment le long des berges, il fait bon sous les arbres dont les feuilles, déjà jaunies commencent à tomber. Des joggeurs courent. A bout de souffle, une femme voudrait s’arrêter mais son compagnon court devant et, après un instant d’hésitation elle repart grimaçante et d’un pas lourd.

Son âge avancé ne lui permet plus ces démonstrations sportives. Elle est bonne marcheuse mais son cœur n’y résisterait pas.

Ces quais, enrobés de sable, respirent une atmosphère désuète. Elle se souvient que sa mère évoquait les promenades en calèche de sa propre grand-mère dans les années 1880 Sous la Régence d’Alphonse 13 . Elle les imagine avec leurs longues robes, leurs ombrelles et leurs éventails se saluant d’un air hautain en évaluant le costume ou les bijoux de leurs semblables.

Bon, là je m’égare mais je crée cette atmosphère surannée pour mieux la décevoir après. Reprenons.

Arrivée au pont de la Reine Victoria, elle observe la retenue d’eau mécanique remédiant aux inondations en aval. Elle s’était intéressée vers la trentaine à l’hydrologie, avait suivi des cours à l’université, mais comme beaucoup de projets qu’elle entreprenait elle n’avait pas mené à bout son diplôme.

Encore une désillusion pense-t-elle. Comme ses histoires qu’elle s’invente sans cesse, tout n’est-il pas illusion ? Sa vie de femme riche, sans soucis matériels, ne l’ancrait pas dans la lutte pour résoudre des difficultés financières. Elle a touché à tout dans des domaines très divers aussi bien culturels que scientifiques ; elle a voyagé beaucoup, bien sûr en Amérique latine pour visiter de lointains cousins mais sa vitalité s’est transformée en une certaine mollesse de caractère dont elle n’est pas fière.

Bon j’arrête avec cette évocation banale de l’Espagnole, descendante de riches Castillans, qui parcourt les terres de la Conquista. Mais peut-être un bel hidalgo est-il la cause de ces renonciations ?

Elle se rappelle cette expérience amoureuse, douloureuse avec un professeur de l’Ecole Supérieure d’Administration publique de Bogota. Elle vivait chez son oncle Caro-Varon qui avait une fille de son âge, à l’époque 25 ans. Une belle Colombienne, les plus belles femmes du monde disait-elle. Elle suivait un cursus pour ambitionner être haut fonctionnaire.

Rappelez-vous : comme Mafalda !

Carlos de Rivera, un jeune professeur et elle avaient entamé une idylle romanesque. Mais celle-ci tourna court quand elle découvrit qu’il lui avait menti. Il avait une petite fille nommée Paloma et de plus elle avait surpris sa cousine un soir avec lui. Humiliée par cette trahison, la rupture avait été  brutale, elle était rentrée à Madrid. Encore une désillusion se dit-elle.

Elle s’arrête sur un banc, regarde l’eau de la rivière couler en contre-bas. L’onde tranquille qui serpente entre les bosquets l’apaise mais elle se sent fatiguée. Pourquoi aujourd’hui pense-t-elle à ses ambitions avortées. Certes elle a atteint un âge avancé mais pas au point de faire le bilan, négatif, de sa vie.

Oui les personnages pessimistes et négatifs sont quand même les plus intéressants. Je n’allais pas créer une femme superficielle et satisfaite d’elle-même.

Le soleil a tourné et lui chauffe à présent les omoplates. Elle voit passer trois jeunes gens vêtus de tenues sportives bleues arborant un brassard invitant à la 13° course pour le cœur. Elle ressent son propre cœur qui lui a donné quelques alertes récemment.

Elle revoit à présent le couple aperçu précédemment, lui toujours en tête, elle soufflant de plus en plus et cette fois s’arrêtant, appuyée à la barrière métallique et, penchée en avant, tentant de réguler sa respiration. Une scène enfouie ressurgit dans sa tête : elle est petite, suit sa mère qui marche à grands pas sans se retourner ; elle ne peut pas la rattraper, l’appelle, celle-ci ne l’entend pas et elle la voit s’éloigner, panique et s’évanouit. La mère, intriguée par les regards des passants se retourne et la voit. Insensible, elle la relève et sans un mot elles reprennent leur marche .

Sibel a mal pour cette femme qui tente de maitriser ses battements cardiaques sous l’œil impatient de son compagnon qui jette des regards agacés sur son chronomètre.

Les rapports humains seront donc toujours les mêmes ? dominés et dominants est-elle la loi universelle ? Quelles sont les vraies valeurs d’une vie ?

Elle se sent très perturbée. Elle voit passer deux chiens en liberté suivis de leur maître. Sont-ils finalement plus heureux que les hommes malgré leur statut d’animaux domestiques ?

Oppressée, elle sent tout à coup une douleur insoutenable à l’épaule gauche, elle se redresse, tente de respirer mais sa bouche se contracte, sa vue se brouille, les bruits s’estompent, la clarté disparaît….

Là au moins je ne pouvais pas faire désenchantement plus radical !!!