SOL

Chapitre 1 : « Où vivre (sur la place Mayor) est à la fois un luxe et une source d’ennuis. (Carmen Mola – La fiancée Gitane).

Sol Machado Dos Santos

Sol c’est son nom, soleil, solitude, solidarité. Elle se fait appeler parfois Maria-Sol associé au prénom de sa mère, Machado (nom de sa mère),  Dos Santos (Nom de son père).

Elle est née en Argentine en 1965. Ses parents ont fui en Espagne peu après le coup d’État militaire de 1976 pour échapper à la dictature. Franco était mort un an avant. Ils pensaient que la démocratie allait triompher en Espagne et c’était, comme pour beaucoup d’Argentins le pays européen qui leur semblait proche par la langue et la culture. Pour les parents de Sol, l’exil et la catastrophe du coup d’État furent des déchirements. Ils vivaient dans la nostalgie du passé, tourmentés par les nouvelles horribles qui leur parvenaient du pays : des membres de la famille, des ami.es proches mort.e.s, torturé.es, emprisonné.es, des enfants disparu.es … Sol a vécu enfant avec la tristesse pesante de ses parents. Le couple s’est peu à peu désuni. Le père a sombré dans l’alcool, sa mère dans la dépression. Toute jeune elle a été confrontée au problème de l’exil, à la peur de la répression féroce et son enfance a baigné dans la haine des militaires. Lorsqu’elle est arrivée en Espagne, elle avait 11 ans. C’était une petite fille à l’humeur changeante qui pouvait être taciturne, inquiète par la maladie de sa mère, mais aussi pleine de vie, passionnée, très vive. Durant ces années 70, celle de l’adolescence, elle s’est plongée dans l’euphorie de la MOVIDA. Elle a participé comme l’immense majorité des jeunes en Espagne aux mouvements de libération politique, sexuelle, féministe, sociale. Rebelle, déterminée, passionnée, elle a cru qu’elle pourrait vivre la vraie liberté. Anti-autoritaire, elle s’est peu consacrée à ses études. Elle voulait agir. Elle s’est engagée de façon assez inattendue dans la police. A Madrid il y avait des brigades, ouvertes aux femmes chargées de maintenir le calme dans les quartiers les plus déshérités, d’aider l’État à assainir les rues, les maisons, introduire l’hygiène qui manquait vraiment à cette époque. Elle a cru au rôle social qu’elle pourrait y jouer. Au début, même pendant plusieurs années, elle a eu ce rôle utile auquel elle aspirait, aidant notamment les femmes seules, les enfants en détresse, les jeunes drogués atteints du SIDA. Elle était connue dans les barrios. Quand elle arrivait sur sa moto, les enfants l’appelaient par son nom, des gens la saluaient.

Mais, les années passant, elle alla de désillusion en désillusion. Elle avait mené des enquêtes tout à fait excitantes où elle faisait preuve de beaucoup de courage et de détermination. La pauvreté, certes avait reculé mais la libération des femmes était bien lente à venir, y compris dans la police, où elle devait subir comme ses collègues femmes, sarcasmes, réflexions sexistes et autres agressions bien pires. Alors qu’elle pensait pouvoir nettoyer les écuries d’Augias qu’était la police sous le franquisme, elle se rendit compte que les réseaux de corruptions étaient tentaculaires, dans l’État, la police, l’armée. L’auto-critique du franquisme n’a pas été faite. L’appareil d’État  était miné, gangréné de l’intérieur. Des scandales ont éclaté dans les années 2010. Des réseaux de corruptions ont été découverts. Des hauts fonctionnaires fabriquaient de fausses, preuves, de faux rapports de police pour torpiller les adversaires politiques avec la complicité de gros bonnets de la hiérarchie policière ; notamment un réseau était dirigé par le sulfureux commissaire José Manuel Villarejo. Il a quand même été jugé à plusieurs reprises et enfin condamné.  Et combien d’autres impliqués dans ces réseaux ont réussi à s’en sortir, mènent une vie tranquille souvent dans l’opulence.

Puis éclata l’horreur de la fête de la San Firmin à Pamplune en 2016. Un groupe de cinq prédateurs qui s’appelaient eux-mêmes « La manada » (la meute), ont agressé et violé une jeune femme de 18 ans. Lors de leur premier procès, deux ans plus tard ils ont été condamnés non pour viol mais pour agression sexuelle ce qui allégeait beaucoup la  peine. La colère de la population et notamment des femmes, des très jeunes femmes a été puissante et profonde, provocant des manifestations de rue énormes, obligeant le tribunal suprême à réviser le jugement. Les coupables ont été condamnés à 15 ans. Cet événement a marqué un tournant, une réflexion dans tout le pays sur les violences sexistes et sexuelles, sur le consentement qui ont obligé les gouvernements à abroger les lois surannées et en créer des nouvelles qui constituaient une révolution des mœurs.

Sol a été partie prenante de cette vague féministe qui a fait évoluer la société de façon spectaculaire.

Mais dans la police les prises de conscience n’existent pas ou très peu et en plus du machisme ambiant, la corruption, les pratiques violentes sont toujours à l’œuvre.

Pour cette raison, en 2020, elle décida de quitter ce milieu qu’elle ne supportait plus et de partir en retraite anticipée. 

Aujourd’hui, frôlant la soixantaine, elle a un visage fin, de grands yeux noirs, des cheveux blancs coupés très courts qui lui donnent une allure assez masculine. Toujours svelte, elle  circule sur sa vieille moto dans les rues de Madrid, comme elle l’a fait durant des années. Elle porte un casque noir, un blouson de cuir noir, renforcé aux coudes, vêtements assez proches de son ancien uniforme. Mais elle a jeté son arme, les insignes et les barrettes. Son seul luxe, ses bottines noires montantes et élégantes.

Désormais, elle mène elle-même des enquêtes sans avoir de compte à rendre à personne. Elle a toute liberté de manœuvre pour traquer les anciens franquistes et se mettre à la disposition de leurs victimes, conservant la haine des tortionnaires qui ont marqué son enfance et ses parents.

Elle continue donc sa croisade de chevalière des temps modernes.

Du temps où elle travaillait encore à la brigade de police de Madrid, elle avait pu louer un appartement Plaza Mayor … privilège de la fonction. Elle y vit toujours.  Il est situé en face de la fresque peinte au-dessus de l’ancienne panaderia. Les premiers temps elle s’amusait durant des heures à observer les personnages, à déchiffrer le sens de ces peintures : Cibeles, Bacchus, le mythe fondateur de la terre et de l’eau ; Cibeles se mêlant à Nautila, dieu des Eaux souterraines dans des ébats féconds. Elle aime bien Cibeles la déesse protectrice de Madrid, parce que c’est un peu « la Pacha Mama » des Espagnols.

Mais un jour, elle a oublié les dieux et déesses mythologiques de la fresque. Elle n’a eu d’yeux que pour les figures effrayantes : les monstres, les satyres, les tritons, les animaux fantastiques comme le dragon bleu. Elle y voyait les tortionnaires des dictatures, les crimes abominables, les victimes innocentes. Elle restait des heures à fixer les briques rouges et fenêtres blanches, perdue dans ses pensées, ses obsessions. Les couleurs pastels avaient disparu et laissé la place aux créatures en noir et blanc, déformées, hideuses comme dans les « obras negras » de Goya. Son regard se concentrait immanquablement sur une scène en bas à droite. Une tête et cou de taureau puissant, vu du dessus, comme s’il sortait, bondissant dans l’arène en fonçant sur une femme et un enfant qui tentent de fuir en criant. Quand elle a vu cette peinture, ce n’était plus une peinture mais un film d’horreur. Son cœur s’est enflammé, la colère a envahi sa poitrine. Elle s’est donné alors pour mission de débarrasser la société des monstres, violeurs.

Cela s’est mélangé avec la haine des policiers corrompus, complices du sulfureux commissaire José Manuel Villarejo. Ce dernier a été condamné mais ses complices qui ont accompli sous ses ordres les tortures et les crimes, non loin d’ici, à la puerta Del Sol,  dans les locaux de la direction générale de la Sécurité, courent toujours !

Elle s’est jurée de ne pas les laisser en paix, coulant des jours paisibles dans l’opulence. Depuis ce jour elle est sans cesse à l’affût, à déchiffrer le moindre indice.

Son premier objectif est de contacter Sancho, son jeune collègue qui l’aidait durant les dernières année de travail, peinant à la suivre sur sa moto, avec son petit scooter. Il travaille toujours à la brigade et peut consulter les fichiers des acolytes de Villajero.