C’est le premier pas qui est le plus difficile. C’est ce qu’elle lui dit. Dans sa robe drapée blanche, taille fine, jeune femme élancée, elle lui est apparue comme dans un rêve. Lui, assis sur ce banc témoin de ses pauses, balais et poubelles également au repos, lisse sa salopette verte tâchée. Et il l’écoute :
Vous voyez de l’autre côté de la rue, c’est le cours de danses de salon de Madame Rosa. Et aujourd’hui est le dernier jour des sélections pour le concours de valse de Paris. Ce matin mon partenaire et fiancé a été victime d’un accident de voiture, il est immobilisé sur un lit d’hôpital. Madame Rosa m’impose de trouver un autre partenaire pour éviter l’élimination et ce sera vous !
L’homme éclata de rire :
Que vient-on m’embêter avec ces histoires de riches qui ont le temps de danser !
Pourtant elle le revoit lui, Alfrédo, dans les salons du château de l’Île Adam. Petite fille, sa mère l’avait emmenée à ce bal de charité pour les orphelins de la commune. Maman dansait avec ce beau ténébreux au son d’une valse. Son bras musclé enserrait la taille si fine de sa mère qui portait la robe tout en drapé qu’elle avait elle-même revêtue ce matin pour ce concours. Dans une envolée de tulle, l’enfant vit le dos nu de sa mère et les muscles qui jouaient au rythme des tourbillons. Lui ne la lâchait pas, elle volait en toupie. Véritablement enrobée par lui, enlacée fermement, sa tête cachée au creux de l’épaule du danseur, ils semblaient seuls au monde et uniques. Tant de douceur mais aussi de fermeté, la courbe de la hanche, le mollet musclé, le cou gracile découvert par le chignon strict et serré, m’ont ému aux larmes . Maman dans toute sa splendeur ! Son danseur tendre et ferme à la fois la commandait, la dirigeait, la portait. Heureusement papa n’avait pas voulu venir ! Qu’aurait-il dit ? Moi, en l’instant, j’aurai bien changé de papa se dit-elle.
Ce sera vous répéta-t-elle, je vous connais !
Elle le fit se lever, lui prit la main et l’entraîna autour du banc en fredonnant une valse bien connue des initiés. Il se laissa faire, retrouva avec aisance la fermeté de son corps, la volupté des mouvements et la sensation unique d’un corps jeune qui s’abandonne au plaisir de danser.
Renaissance : après ces années dans la rue, il retrouvait la dignité et le bonheur de former un couple harmonieux, même pour peu de temps.
Oui, murmura-t-il, ce sera moi qui te ferai gagner ce soir. Et tu verras, je serai beau comme avant, comme du temps où j’aimais ta mère !
RMQ