– I –

Je bivouaquai sur la rive du Crotoy depuis trois bons et longs jours attendant comme mes congénères que cette bête que l’on disait immonde reprenne la route du large.
Je tenais à saluer son passage. Je tenais à en rendre compte dans ma feuille de chou, dans la gazette du Crotoy qui serait, m’avait-on assuré, relayé par les éditions Hetzel chères à un auteur qui emplissait les étagères de ma pauvre bibliothèque de quartier – mon Jules Verne préféré – pour une fois j’étais mandaté pour une mission de la plus haute importance, à savoir comment ouvriers manutentionnaires et marins de tous poils allaient-ils réussir à désensabler ce quasi monstre marin. Cette baleine échouée, ventre contre terre, yeux dans la brume, nageoires à moitié décharnées squelette presque à découvert.
J’étais équipé pour tenir un siège : abri, parka, bottes, casquette de capitaine empruntée pour l’occasion au commandant du port de Berk et lunettes télescopiques, surtout, dernier cri, empruntées celles-là au commandant des pêcheurs du Tréport. Bref tout un arsenal d’observation hors pairs qui faisait ma fierté.
N’avaient-ils donc pas compris que nous allions assister à un épisode historique qui resterait à jamais dans les annales du Crotoy, que dis-je, dans les Annales Nationales ? A la bibliothèque nationale de Paris, qui sait ?
C’était une évidence pour moi et je ne comprenais pas pourquoi ça ne l’était pas pour qui s’intéressait un tant soit peu au monde maritime, à sa vie propre
Oui arrivé au Crotoy dans mon abri bunker le mardi 5 octobre 1866, j’avais déjà repéré les lieux inhospitaliers, je m’étais même approché assez près de cette « oblongue capsule » à la gueule démesurée, au risque de ma vie, puisque la baie de Somme était réputée pour avaler derechef quiconque se montrait trop curieux à son endroit. Mais je n’en avais cure… car chaque pas me rapprochant de cette baleine blanche me procurait un plaisir toujours plus grand, toujours plus insondable, énigmatique. J’étais comme aimanté, hypnotisé, captif.
Dès le mercredi 6 octobre vers quatre heures du matin, je m’étais réveillé en sursaut au son d’un brame inhumain. La bête avait bougé, je l’aurais juré, elle me regardait de son petit œil rond et perfide battant des nageoires maladroitement pour échapper à son carcan de sable. Elle avait rugi, s’était adressée à moi pour beugler de façon éperdue. Parfois elle pleurnichait, parfois elle gueulait des mots inintelligibles et terrifiants. Seul j’assistais à son aveuglement, à sa perte d’autonomie à son impossibilité à se redresser pour tracer sa route, descendre les flots transparents en colère se laisser accompagner par les mouettes et les goélands, direction Gibraltar puis sans boussole, ni sextant, ni capitaine à bord, se diriger droit vers la Patagonie comme elle l’avait toujours fait.
Louvoyer, naviguer en zigzag pour progresser contre le vent – suivre les courants ;
faire route d’abord vers les Caraïbes emprunter les alizés, les doux alizés bleus.
Une obsession se fit vite sentir – l’envie folle et démoniaque de vivre cette aventure à son bord, quel que fut son bord. Un sous-marin rouillé ouvert à tous les vents, métallique … un bateau fantôme… un bateau ivre…
« J’étais insoucieux de tous les équipages… dans les clapotements furieux des marais… »
Ou bien je rêvais de me réchauffer dans le ventre de cette baleine blanche échouée, tel un Pinocchio surpris par sa propre audace. Il n’en fut pas ainsi.
Le jeudi 6 octobre 1866 le Nautilus n’émettait plus aucun bruit
Un silence de pierre l’accompagnait
Les oiseaux de mer l’avaient délaissé
Nul bruit d’écoutilles, aucune vie possible ou imaginable, rien de concevable. Mon cœur battait à tout rompre. Le cœur du réacteur manquait à l’appel
A l’appel du large
A l’appel tout court
Et mon monstre me semble avoir rapetissé
« ses ailes de géant l’empêchent de marcher »
Le charme était rompu. Quelque chose de grave, de très grave empuantissait la grève. Même les joncs ne frémissaient plus. Les flaques de la baie avaient perdu leurs reflets de nuages et un froid fourbe accompagnait chacun de mes pas
Je me sentais partir mourir me noyer
Mais c’était elle, bâtisse de fer qui amorçait un dernier voyage au centre de la terre (je ne le compris que plus tard) Les ouvriers et les autres marins avaient déserté la baie. Il ne restait plus que quelques vieux coquillages vides sur la plage – cassants et méprisables –
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir
L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir
J’ai assisté en un clin d’œil à la disparition d’un coup, d’un seul, d’un bâtiment lourd et majestueux, fatigué de vivre, encerclé de sable mouvant, s’émouvoir, se plaindre sans un bruit et s’enfoncer dans l’onde
Seul
Abandonné du monde
Je n’ai rien écrit, j’ai juste retenu la folie du bateau ivre la beauté des couleurs fracassantes et l’horreur d’une épave à jamais disparue
Ma baleine a sombré me laissant à jamais seul sur un rivage sombre. J’attends impatiemment soit qu’elle refasse surface (je scrute longuement) soit que Chaaron m’embarque sur sa barque et me fasse traverser l’Achéron
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies
Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur
La circulation des sèves inouïes
…
Et dès lors je me suis baigné dans le Poème
De la mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend
Combien ai-je rêvé me noyer avec elle –
Sur ma baleine blanche, je naviguai, ayant pour tout bagage que la foi en cet engin prodige.
Depuis le Crotoy s’est vraiment endormi, je ne sais à quoi il rêve
il s’amuse à côtoyer les nuages. Joue la paréidolie
Il semble avoir oublié que vit encore en son sein un objet étranger et étrange qui un jour reviendra se venger qu’on l’ait laissé sombrer. Et il aura bien raison cet insoumis, ce rebelle. Je l’attends de pied ferme. J’attends qu’il me revienne.
– II –

Désarçonné, interdit et perdu j’avançais dans la baie d’un pas pesant, laissant derrière moi une trace lourde d’eau qui se refermait en moins de temps qu’il n’en faut au Bernard l’Hermite pour entrer dans une coquille d’un quelconque inconnu.
Inconnu je l’étais à moi-même.
Chacun de mes pas me semblait inhumain dû au bruit de succion qu’il suscitait
Au glou glou dégoûtant qui m’attirait et m’enfonçait toujours plus avant dans la baie
Je faisais partie de la baie, j’étais la baie, j’étais sable vaseux très fin et calcaire
La géologie m’était favorable et je ne pensais plus
Je sentais venir le mascaret, je voulais être happé alors j’avançais toujours comme à tâtons, dans le noir de ma conscience en éveil, conduit par les simples couches de sédiments
J’avais dépassé depuis longtemps les schorres ou zones supraditales colonisées par la végétation halophile pour traverser ensuite la slikke, l’environnement estuarien espace intertidal qui relie le schorre aux chenaux de marée. Dès la tangue je m’étais senti dans mon élément. Je crois même que j’avais commencé à devenir homme-sable. Qui sait si de l’estran on pouvait encore m’apercevoir ? J’avais pris la couleur grisâtre pour me fondre une fois pour toutes dans le décor. J’appréhendais l’espace autour de moi, l’avancée progressive vers le large du talus oblique du front d’un delta sous-marin, cette progradation me dictait le chemin du rivage littoral vers le large. J’étais aspiré dans une dynamique de fer, de sable et d’eau. Un carcan bienfaiteur, un cocon chaud et envoûtant m’étreignant de la pointe des pieds aux genoux, puis aux cuisses, puis au sexe que je reconnus fébrile. Mes hanches se réchauffèrent au contact des embruns embrumés. Ils étaient loin les chénopodiacées, les dicotylédones aux pétales herbacées, les succulentes, les salicornes, l’atriplex, l’abiane et la soude. Ne restaient que les débris coquillers, les micro-organismes de foraminifères qui donnent au grisâtre une touche de blanc nacré par endroits dû au taux de carbonate élevé en milieu tempéré. Je comprenais empiriquement que les schorres s’effondraient et qu’avec eux je m’effondrais moi aussi. J’étais loin des tidalites. J’entrevoyais l’époque des glaciations et celle plus récente, de quelques dix-mille ans, de la déglaciation, au début de l’holocène il y a onze-mille-sept-cents ans. A cette époque le niveau de la mer était environ de cent à cent-vingt mètres en dessous du niveau actuel, la végétation était de type toundra. Depuis, les sédiments, pour mon plus grand bonheur s’accumulent sur le socle de schistes briovériens
Mes orteils jouent avec les hermelles, ces petits vers annélides polychètes qui vivent dans des tubes qu’ils construisent eux-mêmes à partir de sable, de débris coquillers et de mucus.
Je fais partie du grand tout. Ma forme se difforme, se difracte. Je sens encore les rayons du soleil sur ma poitrine, mes seins, mes aisselles, mes épaules, mon cou et sur ma calvitie naissante. Je jouis d’un pouvoir sans bornes. Ma disparition progressive me jubile, me jojobarde, m’ensable les papilles. Je bouffe du sable à ne plus savoir que mâcher. Mes oreilles s’ensablent en même temps que mes yeux et pourtant j’y vois clair. J’entrevois la présence humaine attestée par des outils en silex depuis le paléolithique. Je revois les enclos, les pêcheries, les polders gagnés sur l’immensité de l’océan. J’ai enfin rejoint le monde sous-marin et je m’en félicite. J’ai oublié à quelle catégorie j’appartiens ; je suis un amphibien, avaleur de poulpes et d’eau. Mon milieu est multiple. Ils ont beau lutter depuis des décennies contre l’ensablement de la baie, ils n’arriveront jamais à éradiquer mon nouvel habitat, celui qui me dynamise. Ils permettent juste le passage des poissons migrateurs et des civelles juvéniles, des anguilles fraîches et peu anguleuses. De celles qui se faufilent entre mes jambes au galbe poissonneux. Je sens encore, subrepticement la coulée souterraine des rivières d’eau douce se mélangeant à l’eau salée ; je dérive
I’m drawing myself, drifting le long de la baie, m’enfonçant centimètre par centimètre dans ce liquide amniotique qu’on appelle la mer… et je m’enfonçais et je m’enfonçais au plus profond , au plus doux, au plus rassurant des espaces de la terre. Je ne sais si j’étais poussé vers le haut ou tiré vers le bas, ou les deux mais j’étais à une vitesse qu’on aurait pu croire supersonique ou irrémédiablement d’une lenteur infinie
Le temps n’avait plus prise sur rien et m’évoquait la mécanique quantique qui décrit le nuage électronique sous la forme d’orbitales dont la forme reflète la probabilité de présence de chaque électron dans l’espace. Je découvrais comment les atomes se rassemblent pour constituer des molécules.
C’était d’une beauté et d’une richesse transcendantale. Je découvrais les électrons, leur énergie, leur forme, leur orientation spatiale et leur état de rotation. Enfin je comprenais Schrödinger et comment on peut très bien être mort et vivant à la fois. Je comprenais les fractales, je les voyais se décupler sous mes yeux captifs, je jouais avec les particules … je riais de ce monde merveilleux si compréhensible tout à coup, de cette lumière incandescente, de cette descente au centre de la terre qui m’ouvrait un univers inconnu et pourtant familier. J’en riais si fort que toutes les particules qui m’entouraient en riaient avec moi. J’étais moi-même un électron ondulatoire trop content de l’intrication quantique qui veut que deux particules peuvent rester connectées, peu importe la distance qui les sépare.
J’avais enfin atteint mon but. Plus de controverses. Je touchais au dur, au fer, à l’acier d’une carlingue que je reconnus aussitôt : mon Nautilus, celui qui m’avait été brutalement arraché à la vue en pleine journée d’octobre 1866, extorqué, disparu corps et biens, avalé, dégluti, digéré que je ne m’en étais jamais remis. Il était là somptueux bathyscaphe au fond des mers : mon bathyscaphe d’exploration des abysses, ma perle rare me souriait de toute sa rouille. J’entrais à la verticale avec un peu de mal pour soulever la capsule et descendis l’escalier de fer. Je parvins à la cabine, mon corps reprenant ses droits. Je me croyais parti dans le centre de la terre, j’étais dans le salon luxueux d’un sous-marin et pas n’importe lequel : mon sous-marin !
– III –

— Je vous attendais avec impatience ! Missy a préparé un divin thé earl grey pour vous réchauffer et des scones aux myrtilles. Vous avez l’air tout penaud et fripé… mettez-vous à l’aise ! Je vous présente Mathilde de Morny, marquise de Belbeuf, fille du Duc de Morny, lui-même demi-frère de Napoléon III. Je l’ai surnommée Missy car tous ces titres de noblesse m’ennuient. Nous avons séjourné à la villa Belle Plage et nous avons tellement adoré que nous revînmes, cette fois à la villa des Dunes, d’où nous avons une bien meilleure vue sur la baie, le long de la digue Jules Noiret. Bref, cher ami, veuillez nous excuser de la façon un peu cavalière dont nous avons usé pour vous faire parvenir jusqu’à nous. C’est une idée de Missy – qui en fourmille – alors que nous pêchions comme à notre habitude à marée basse par une journée d’octobre. Elle vous vit au loin scruter notre Nautilus. Nous l’appelons notre …… . Nous l’avons tout de suite adopté. Vous l’observiez s’enfouir dans le sable avec une telle acuité et une telle concentration, que nous nous perdîmes en conjectures toutes plus folles les unes que les autres. On vous imaginait désorienté dans la forêt de Crécy, montant notre cheval dans un galop effréné… on vous imaginait fabriquer une montgolfière… vous vous rendez compte mon cher : une montgolfière … !
Missy n’a pas son pareil pour inventer des histoires pareilles. C’est une des raisons, entre autres, pourquoi je l’adore. Elle booste mon imagination, elle est ma muse et vous l’avouerai-je ? Elle est aussi une amante désinvolte et sensuelle. Donc sans m’en faire part au départ, elle enquêta sur vous, rassembla tous les détails de votre vie – vous les retrouverez dans mon dernier opus Les vrilles de la vigne – ouvrage dans lequel vous êtes le personnage principal.
Mon cher ami, mettez vous à l’aise, vous dis-je, nous allons tout vous expliquer. Missy a lu l’article que vous avez écrit dans Le courrier picard , elle en a aimé la teneur et moi, j’en ai apprécié le style et l’engagement personnel et intense dont vous faisiez preuve dans cet article circonspect. Il nous est apparu que vous étiez des nôtres et que vous deviez faire partie de notre secret. Nous vous avons alors attiré dans l’antre cher à notre cœur et au votre pour partager cette ivresse d’être dans un bathyscaphe à mille lieues sous les mers. Etes-vous remis de vos émotions ? Vous prendrez bien a nice and hot cup of tea ? Vous méritez ce que vous vivez aujourd’hui, une expérience hors du commun. Venez que je vous fasse visiter ce bâtiment de fer qui nonobstant a une âme
L’ai-je vécu ? L’ai-je rêvé ? Je lis et relis Les vrilles de la vigne et je m’y retrouve en être de papier. Je retrouve les sensations, les odeurs, les couleurs passées, affadies, dépassées. Je retrouve l’accent de Colette, la corpulence silencieuse et chaude de Missy. Je reconnais mon silence trop plein, ma jeunesse ébouriffée, mon cœur battant à tout rompre. Je n’ai ensuite jamais rien vécu d’aussi fort. J’ai arpenté les rues du Crotoy maintes et maintes fois à la recherche d’indices me rappelant cette merveilleuse rencontre aux accents bourguignons aux « R » roulés, proches du L et parfois plus gutturaux et raclés. J’ai souffert mille morts lorsque j’ai appris le suicide de Missy, la tête enfouie dans sa gazinière.
Ma vie s’appelle Nautilus, respire Nautilus, chante Nautilus. Je me plonge dans les livres de Jules Verne Je les lis en boucle. Je le rencontre dans son bathyscaphe, il me narre toutes sortes de mésaventures qu’il a écrites ou non. Il rafistole chaque fois ma propre histoire, l’agrémente d’éléments nouveaux appréciables et fantomatiques. Il me fait rencontrer Victor Hugo et sa Juliette qui ressemble plus à la Juliette de Shakespeare qu’à Juliette Drouet… mais ça je me le garde pour moi, je ne voudrais pas la froisser. Il me fait rencontrer Toulouse Lautrec et sa Goulue, son goût pour l’estampe japonaise et son esthétique du portrait. Jules pose devant moi sa maquette du Nautilus et me décline en mille fois répétées les erreurs commises et comment il va pallier chacun des problèmes avec des idées, chacune plus abracadabrantes les unes que les autres.
D’abord hélitreuiller l’épave en l’amenant vers le haut grâce à un système de poulies style ascenseur à pompe. C’est ainsi que je serais et descendu et remonté du bathyscaphe… il suffisait d’y penser. Jules pense à tout. Son nom apparaissait partout au Crotoy. Sa villa La solitude m’appelle, me tance, me lance des défis. Nous nous comprenons entre solitudes…
L’année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène inexpliqué et inexplicable que personne n’a jamais sans doute oublié[…] les gens de mer furent particulièrement émus, les négociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et mosters de l’europe et de l’amérique […]. En effet, depuis quelques temps plusieurs navires s’étaient rencontrés sur mer avec une chose énorme, un objet long, fusiforme, parfois phosphorescent, infiniment plus vaste et plus raide qu’une baleine.
Je lis et relis ces mots extraordinaires sur les façades des maisons du Crotoy, derrière les volets fermés des villas secondaires, sur le sable à marée basse, sur les rochers casseurs de vagues, à chaque passage lumineux du phare de la butte, dans chaque tableau abstrait d’Alfred Manessier, dans chaque illustration d’Alphonse de Neuville et d’Edouard Riou, dans mon Hetzel rouge et or préféré, mon monstre de papier.
Vous êtes venus surprendre un secret que nul homme ne doit pénétrer, le secret de toute mon existence ! et vous croyez que je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant, ce n’est pas vous que je garde, c’est moi-même. Je suis le capitaine Nemo, mon nom est personne. Un autre jour je suis Aronnax aux prises avec la bête, mon Abraham Lincoln endommagé m’obligeant à me jeter à l’eau pour me battre avec mon Mobydick.
Mon esprit s’égare. Je me perds dans les rues du Crotoy, je dérive entre un passé lointain ouvert au merveilleux et un présent fermé, ouvert à mes névroses. Je m’égare eu égard à la littérature et à l’Atlantide que j’ai découverte, trésor englouti, civilisation perdue à l’ouest des colonnes d’Hercule, vers Gibraltar, dans l’océan atlantique. J’ai rencontré l’au-delà et Zeus, Platon, la démesure et la beauté ; j’ai rencontré Poséidon, le dieu des océans et le royaume Cimmérien aux contours indéterminés. J’ai erré dans le jardin des Hespérides. J’ai connu l’âge d’or, les âges de fer et d’airain, les Atlantes et avec eux j’ai été englouti dans les flots, dans les îles du fond de la mer atlantique comme le souligne Critias, riche athénien, disciple de Socrate et parent de Platon. Dans le Timée j’ai atteint l’origine de l’homme et l’origine du monde. Avec la fiction j’ai réussi à aborder ma vie de façon plus réelle, plus vraie, plus lucide, plus chargée d’imprévus et d’imprévisibles. Le Crotoy n’est qu’un prétexte, un paratexte, une urgence à combler, un vide, un non-lieu chargé d’histoires.
– IV –

Courrier Picard, 26 octobre 1866
À la une : MACABRE DÉCOUVERTE SUR LA GRÈVE
Arthur Bonnefoi nous a quittés ce matin du 26 octobre 1866, date fatidique et exécrable pour toute notre rédaction.
Arthur Bonnefoi, était le meilleur d’entre nous. Son esprit malin et prolifique à ravi pendant des décennies nos lecteurs et nos lectrices. Son esprit fécond n’avait d’égal que son imagination fertile, et il n’avait pas son pareil, pour agrémenter ses articles de dessins, souvent des caricatures, aux traits sûrs et fluides. Nous n’aurons plus le plaisir de lire ses éditoriaux dans nos colonnes du Courrier Picard. Ni ses unes, ni ses facéties en dernière pages. Nous n’entendrons plus son gai bonjour accompagné de sa casquette levée sur sa calvitie.
Arthur Bonnefoi n’est plus, enfin presque plus ! Nous ne donnons pas cher de sa peau car il semble bien nous avoir livré son dernier souffle. A-t-il dit son dernier mot ?
Le Arthur B, espiègle et mystificateur a été retrouvé sur la grève, inconscient et couvert d’algues vers six heures ce matin par trois joggers au maillot fluorescent. Nous aimerions que ce soit une des fameuses blagues de notre Arthur Bonne foi mais cela ressemble bien plus à une découverte macabre.
On ne l’avait pas vu depuis plus d’une semaine, il avait disparu des radars, sans tambours ni trompette, sans armes ni bagages. Certains disaient l’avoir aperçu, l’œil hagard et hoqueteux sur la plage de la baie de Somme, le 6 Octobre 1866 D’autres affirmaient qu’ils l’avaient vu de loin et par temps de brouillard, s’enfoncer irrémédiablement dans les sables mouvants de la baie, ce même jour. Mais, la police prévenue, n’avait trouvé aucune trace de sa présence et la marée avait recouvert toute la baie, avant qu’on ne puisse détecter le moindre soupçon de tissu ou de mégots, inopinément laissés là, où le soleil était au zénith. Pas le moindre couteau, pas le moindre crabe, aucune casquette abandonnée…
Tenez-vous bien, chère lectrice et cher lecteur : dans sa poche intérieure, on a découvert ce matin un mot sibyllin griffonné à la hâte dont l’écriture ne faisait aucun doute, c’était bien l’écriture de notre Arthur Bonnefoi. Voici le mot dont certaines lettres sont effacées, mais que l’on devine aisément :
Enfin découvert Nautilus
Ai pu faire chevauchée fantastique en ses entrailles
Et une date illisible au verso.
Arthur a toujours eu l’esprit fantasque, mais ses amis que nous avons interrogés disent ne pas comprendre ce qui se cache derrière cette chevauchée fantastique. Il n’a parlé de rien autour de lui, mais ils précisent qu’il avait l’air préoccupé ces derniers temps ; un peu à l’ouest, enfin, un peu plus à l’ouest que d’habitude !
Bref, nous attendons avec impatience, le diagnostic de l’hôpital qui ne saurait tarder. Nous vous en dirons plus dans l’édition du soir.
Restez connecté.e.s !
Éditions du soir 26 octobre 1866
DES PROPOS INCOHERENTS ?
Aux dernières nouvelles, Arthur Bonnefoi n’est pas mort, il n’a pas sombré. Dans son sommeil, il a bougé et s’est retourné plusieurs fois, en tenant des propos incohérents.Il est très agité et semble vouloir retourner d’où il vient, c’est-à-dire… qu’on ne comprend pas où…
restez connecté.e.s !
Courrier Picard 27 octobre 1866
LES PROPOS INCOHÉRENTS SE PRECISENT
Les propos incohérents, précise l’infirmière de garde, Angélique Lesage, a confié à notre correspondant du Courrier Picard, en place derrière la porte de la chambre d’arthur B, que certains noms sont répétés, elle a repéré :
Berne ou Verne… ? Belette ou Colette… ? Angélus ou Nautilus… ?
Qui parmi vous, chère lectrice, cher lecteur, peut reforger le puzzle des dernières heures d’Arthur B ?
Voici un défi que votre journal préféré se permet de relever grâce à vous : veuillez si vous avez la moindre idée, composer le n° 06 66 76 86 66 … vous gagnerez peut-être un abonnement d’un an à notre bien-aimé Courrier Picard
Bonne chance !
Je ne résiste pas, en hommage à notre Arthur, à vous livrer ses derniers écrits glanés sur son bureau il y a à peine quelques minutes :
Partout dans les grands centres le monstre devint à la mode ; on le chanta dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les théâtres […] on vit réapparaître dans les journaux – à court de copie- tous les êtres imaginaires et gigantesques depuis la baleine blanche, le terrible Moby Dick des régions hyperboréennes jusqu’au kreken démesuré dont les tentatules pruvent enlacer un bâtiment de 500 tonneaux et l’entraîner dans les abîmes de l’océan[…] Alors éclata l’interminable polémique des crédules et des incrédules
Chères lectrices, chers lecteurs, je vous laisse deviner la suite
Restez connecté.e,s. !
Arthur n’est pas mort, il bouge encore !!