M. Odile Jouveaux

– I –

Cher ami,

Il s’est passé tant d’événements étranges depuis quelques jours que j’en oubliais de t’écrire et de te raconter les menus détails qui ont jalonné mon séjour dans cette baie que j’arpente en long, en large, en travers, sur le sable à marée basse et sur la promenade à marée haute, traquant la lumière diurne, les éclats de lune sur les dunes argentées. Je ne me lasse pas de ce mouvement perpétuellement renouvelé, cet aller-retour, cet élan qui m’attire et me retient.

Un matin, j’ai installé mon chevalet sur la promenade. La mer était lointaine. Quelques flaques d’eau saline accueillaient les pluviers siffleurs qui parcouraient rapidement la plage, s’arrêtant net, picorant vivement vers et crustacés

Observant la scène une forme sombre a attiré mon regard et fixé mon attention. Qu’était-ce donc ? Sombre, fuselé, il est apparu à l’horizon, échoué, énorme, un cachalot d’acier … il semblait engourdi.

Quelques oiseaux migrateurs l’observaient. L’intrus, revenu des abysses avait choisi de finir son parcours dans cette baie silencieuse et paisible. Oui je l’ai vu s’enfoncer doucement, lentement dans le sable mouillé, je l’ai vu disparaître irrémédiablement comme un dernier adieu à la terre ferme, rejoindre sans un bruit les plaines abyssales où la lumière ne pénètre pas, plonger pour la dernière fois dans le monde du silence dont on ne revient pas !

Nautilus s’est dissout dans le sable mouillé. Les oiseaux virevoltaient au-dessus de l’ombre qui s’efface à la mer montante.

Aujourd’hui j’ai plié le chevalet, rangé les pinceaux, me suis assis sur le banc, ai fixé le lieu du naufrage

Mon séjour touche à sa fin, je dois t’avouer que je n’ai plus sorti le chevalet ni les pinceaux, je marche sur la promenade, je scrute l’horizon, observe les oiseaux… rien n’est plus comme avant, avant cette vision étrange qui m’habite à présent… le soleil au levant s’étonne, les nuages parcourent le ciel à contre vent, les oiseaux s’égosillent et tournoient juste au-dessus du lieu du naufrage.

Me reviennent ces vers de Lamartine

Dans la nuit éternelle emportés sans retour

Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges

Jeter l’ancre un seul jour ?

L’automne s’installe sur la baie et vois-tu c’est ma dernière balade nocturne sur le front de la mer… La lune s’est levée, Nautilus fantôme hante les berges, et moi j’interroge, j’attends le retour impossible de ce bateau disparu, j’embarque sans hésiter… la brume efface les contours du souvenir.

Nautilus m’habite… je l’adoucis, je l’humanise

Bien amicalement

– II –

Le 23 septembre

Mon ami

Changement de programme. Tu as dû recevoir ma dernière missive dans laquelle je te racontais l’étrange disparition du Nautilus échoué dans la baie de Somme.

A vrai dire je ne m’en suis pas remis. Figure-toi que je suis retourné sur la promenade sans mon attirail de peintre, libre de mes mouvements, scrutant l’horizon, espérant un signe, un miracle qui provoquerait l’apparition du Nautilus, éjecté du sable qui l’a englouti.

Déambulant le long de la baie, échafaudant des hypothèses toutes plus baroques les unes que les autres, j’avançais sans mot dire. Je me fondais dans le monde qui m’entourait, je longeais le bord, me griffais les mollets sur quelques chardons bleus des sables où se mêlaient des buissons de pavots cornus jaunes – harmonie des couleurs. La mer au fond, à l’horizon. Un sentier serpentait bordé d’Arméri maritime, gazon d’Olympe rosé, crénelant la dune et le bord de la plage. J’avançais lentement aspirant la brise qui déposait sur mes lèvres une saveur saline. Les Courlis cendrés précédaient mes pas.

Pris d’un étrange vertige, je m’arrêtai et m’effondrai sur le sable humide. Des huitriers pie s’affolaient et s’éloignaient en piaillant, je me sentis aspiré dans le sable qui m’enserrait, je ne résistai pas. Un bruit étrange provenait des fonds marins. La rumeur grandissait, accompagnait ma chute, le froid s’accentuait, la lumière s’amenuisait. D’étranges créatures escortaient mon naufrage. Soudain je l’ai aperçu, échoué sur le flanc droit

Je me croyais parti pour le centre de la terre, j’étais dans le salon luxueux d’un sous marin.  

– III –

— Je vous attendais ! Dites-moi, dites-moi tout… Que s’est-il donc passé ? Il y a si longtemps. Il me semble que la course du temps s’est arrêtée depuis cette descente aux abysses sans fond… Vous êtes le premier homme à qui je puisse parler… Je vous attendais… Dites-moi ! Racontez-moi ! Expliquez-moi !… Mais avant de vous entendre, laissez-moi vous expliquer : c’est pas que je m’ennuie, mais tout de même… les livres m’accompagnent, je les lis, les relis, les triture, les manipule, les malaxe… et c’est toujours la même histoire qui me revient juste avant cette descente vertigineuse… je me trouvais adossé aux murs du vieux château en ruine du Crotoy, je dessinais la baie, j’observais les oiseaux et la mer… ah ! la mer… ! quelle belle chose, même au Crotoy où elle ne vient que deux fois par jour…ça n’est pas de moi mais d’un certain Jules… oui… Jules Verne… ça vous parle ? L’inventeur de ce foutu Nautilus dans lequel je me suis égaré juste avant qu’il ne coule et s’échoue sur ces fonds maudits… Comprenez ma détresse, écoutez mon désarroi… J’imagine que là-haut ils ont perdu ma trace… Qu’ont-ils fait de mes livres, de mes poèmes, de mes dessins ? Ah si seulement je pouvais m’échapper et leur faire la surprise ! Sortant du sable à marée basse, l’œil torve, le regard menaçant, je les vois d’ici atterrés… Ah ! mon Dieu un mirage ! Mille sabord le vieux Victor est de retour ! … Oui monsieur, je m’appelle Hugo, Victor de mon prénom ! Souvenez-vous !…

Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne

Je partirai, vois-tu je sais que tu m’attends…

Je radote, je radote … mais vous monsieur, qui êtes-vous ? Prenez un siège et racontez-moi tout

–Monsieur, comprenez mon désarroi ! J’ai perdu la boussole, je garde en mémoire la chute dans le sable, la descente aux abysses, la brume qui m’entoure, l’ombre qui grandit, les serpents de mer qui me glacent, les sirènes, les ondines qui me frôlent et me guident vers l’épave du Nautilus… qui sommeille sur le flanc au fond de l’océan. Me voilà assis dans ce salon luxueux avec en face de moi le vieillard aux yeux bleus qui trône au milieu de ses livres… Monsieur Hugo… cette fois-ci c’est moi qui raconte… Je vous propose une balade sur le front de mer, là où vous-même posiez vos chevalets, vos crayons, vos rêves insensés, vos fantasmes, vos chimères. Les temps ont bien changé. Voici au hasard quelques objets, équipements, ordonnancements, que vous n’avez sûrement pas connus…. Des panneaux, des enseignes surgissent de toute part, balisent votre parcours, vous indiquent même le sens de la marche… le lieu de la promenade… ainsi… Interdiction de circuler sur les rochers … en anglais s’il-vous-plait … No walking on the rocks. Tout le long de la promenade des enrochements censés protéger des fureurs de la mer… celle-ci ne cesse de monter… 1987 , le village a été submergé… le trait de la côte a reculé. Figurez-vous que le café des canotiers près du port était rempli d’eau, seul le bar a surnagé… on a bu alors le café bistouillé les pieds dans l’eau… Rassurez-vous, de savantes personnes se penchent sur le problème… des programmes d’actions de prévention se mettent en place… la mer rigole et ronge petit à petit les villas, les ça m’suffit qui ont envahi le littoral… Continuons notre balade sur le front de mer… On y trouve des voies piétonnes … pour piétons uniquement, des pistes cyclables pour bicyclettes, des voies pour automobiles à quatre roues et moteur… plus de voitures hippomobiles, les chevaux ont disparu de la ville. Les voitures stationnent sur des aires très précises et l’emplacement choisi est payant… des machines nommées parcmètres encombrent les trottoirs… c’est merveilleux… Ah j’oubliais ! Des panneaux indiquent le sens de circulation des véhicules, des feux tricolores autorisent ou interdisent de passer au croisement des rues… les rues se gèrent comme les marées, voies montantes ou voies descendantes … Il faut bien dire qu’il y a plus de monde au Crotoy que lors de votre passage… Le petit train qui circulait tout le long de la baie est toujours là !… on l’utilise pour la promenade… il crache et souffle des vapeurs nocives… mais au moins c’est authentique… enfin… on fait semblant de le croire… Attention, risque de noyades – Dangers – courants violents – chiens interdits sur la plage – pêche à pieds règlementée – sacs poubelles, détritus, … et j’en passe. Je me perds… alors je pousse la porte de l’église St Pierre… vous connaissez ? Elle a subi quelques transformations depuis votre passage mais elle reste pour moi un lieu de mémoire… pour les gens de mer, les habitants de ces terres rugueuses, de cette mer inhospitalière…Elle reste un havre de paix où les ex-voto marins naviguent sous la voûte… chaque année , ils larguent les amarres lors de la St Pierre. En procession ils se rendent aux monuments des marins disparus en mer … Monsieur Hugo, vous les connaissez ces travailleurs de la mer… 

Embarquons-nous sur le navire de nos rêves engloutis… Laissons-nous emporter, la mer est un miroir où se reflète l’âme humaine…

 

– IV –

Courrier Picard – les faits divers

Ce matin deux joggeurs courant sur la promenade du Crotoy ont découvert sur la plage le corps d’un homme gisant inconscient. S’approchant de lui, ils constatent que ses vêtements sont mouillés, ses cheveux, ses mains plein.e.s de vase. A plat dos, l’œil mi-clos , il respire. Pas de blessures apparentes. L’un des joggeurs tente de l’interroger. L’homme ouvre les yeux, effaré, n’ayant pas l’air de réaliser où il est. Il tient des propos incohérents. Le joggeur raconte

Il nous a parlé d’un sous-marin le Nautilus, disparu depuis très longtemps au fond de la baie de Somme, il a prétendu être parti à sa recherche, avoir été lui-même englouti par les sables mouvants puis s’être retrouvé au fond de l’océan dans un salon luxueux qui serait à l’en croire celui du Nautilus…. Reprenant ses esprits il a continué de nous raconter ces balivernes… dans ce salon fantastique se trouvait un certain Victor Hugo avec qui il aurait longuement échangé . Rappelons que Victor Hugo a séjourné au Crotoy en septembre 1877 quand il dessina la baie de Somme

Les joggeurs ont décidé de prendre en charge le malheureux. En l’aidant à se relever, un carnet de croquis ensablé et humide a glissé de son blouson, des fusains sont tombés de sa poche. L’homme est peintre. Il parcourt la baie, du levant au couchant, à l’affut du moindre changement de lumière, du mouvement des marées, du souffle du vent qui frissonne les vagues. Après quelques pas, soutenu par les joggeurs-secouristes il a remarqué je me suis endormi la nuit près de la grève

Gageons que notre homme aura d’autres aventures à nous raconter dans les prochains jours…

NDLR – se reporter à la rubrique Courrier des lecteurs sur

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