Chronoécriture

Partir un jour, partir toujours

Toujours l’amour revient

toujours l’amour retient

toujours l’amour….

Maintenant je n’attends plus, trop tard,

maintenant c’est le vieillissement qui m’attend

 Prolonger la vie, durer plus longtemps

 À quoi bon ?

 Partir c’est agir, c’est bouger, dans quel sens partir ?

 vers le futur ou le passé

partir vers le temps qui s’écoule.

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Elle caméléone

Il y a un rêve et un corps. Le corps est dans le rêve

Elle est seule, au milieu de la pièce vide. Accroupie sur le sol, pieds nus, immobile, absente, indifférente à ce qui l’entoure, enfermée dans sa bulle. Lentement elle se relève, le bras droit s’étire, la main saisit le souffle d’air qui palpite autour d’elle. Elle se perd, s’étire, pivote sur elle-même, marche à pas lent avant, arrière, sur le côté, elle s’en va, danse, danse avec les mots qui s’échappent de sa bouche. Elle écoute, écoute la musique, vibrato étouffé, perdu loin, loin dans son âme égarée.

Silencieuse, elle se recroqueville, s’allonge sur la dune bleutée, se relève alors et de sa main agile attrape le vent, l’air, l’espace.

Elle jongle avec son corps, se tortille, se balance, se déhanche, se trémousse. Soudain elle s’emballe tend les bras vers les étoiles, lévite doucement, se laisse planer, disparaît. Elle s’en est allée. Il reste sur la dune l’empreinte de ses pas que l’écume de mer bientôt emportera.

M.Odile Jouveaux

Sur les traces de Klee

Max est allongé sur le ventre, visage tourné vers la mer. Il sort de sa léthargie. Il ne se souvient de rien, ni où il est ni pourquoi, ni comment il est arrivé là, juste devant ce chemin rectiligne qui fuit vers l’horizon. Il est seul. Pas de bruit sinon le ronflement des vagues qui se brisent sur les galets.Le soleil est au zénith. Il fait très chaud. De part et d’autres de cette voie tirée au cordeau, d’autres chemins se côtoient mais jamais ne se croisent dans une succession de divisions du sol en carrés, rectangles longilignes et fins, étroits,plus larges, tous teintés de couleurs bleutés, roses, orangés, vertes disparaissant à l’horizon dans une harmonie de bleus , espace  infini, grandeur éternelle.

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Singulière rencontre

Je vivais seule au bord du lac à un mille de tout voisinage, dans une cabane que j’avais bâtie avec la ferme intention de survivre grâce à ce qui m’entourait, coupée du monde… enfin… presque.

Jouer les Robinson n’était pas ma tasse de thé mais j’éprouvais alors le besoin de silence, de paix, d’étendues, d’espace. Être seule ne m’effrayait pas. Me rapprocher de la nature dans ce qu’elle a de brut et de sauvage était plus hasardeux.

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Éloge du désordre – l’espace sauvage

Environnée d’un jardin réduit à l’état de friche, la maison émerge d’un fatras d’herbes folles, de ronces, d’orties. Sur le seuil de la porte d’entrée entre baillée, serrure brisée, des toiles d’araignées pendouillent des poutres poussiéreuses.

Saleté, immondices jonchent le sol. Dans l’évier casseroles, assiettes, couverts nagent dans une eau où flottent des moisissures duveteuses et grisâtres. Odeurs immondes, humidité des murs ruisselants de gouttelettes mêlées à la graisse de la friteuse où l’huile s’est figée.

Pas à pas s’introduire dans ce lieu dévasté, à rebours, à reculons retrouver quelques traces d’une vie chamboulée, d’une vie disparue.

Agripper la rambarde de l’escalier barré de fil de fer barbelé, enjamber un tas de vêtements jetés ça et là au pied de l’armoire grande ouverte qui dégueule ses entrailles sur le tapis crasseux et puant, se frayer un chemin entre un tas de photos déchirées et un dictionnaire ouvert à la lettre M, comme misère, malheur, maboule, mort. Atteindre l’étage obstrué par des bâches en plastique, des briques, du plâtre, de quoi construire un mur, mur de colère, mur de rage, de folie.

Comment fuir ce chaos, sortir de l’enfer de la folie qui hante cet espace .Accroché à la fenêtre dans un carcan de fil de fer rouillé le petit ours en peluche élimé veille sur le jardin Il a perdu un œil, muet, à lui seul, il porte le chagrin. Mais alors, comment

Effacer l’histoire, pouvoir s’évader, s’envoler, oublier.

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Les toilettes

La maison se situe à l’entrée du village adossée à la montagne. Murs épais, grande cheminée dans la pièce commune aux fenêtres étroites. Large couloir sombre doté d’un escalier rustique en bois de sapin qui mène à l’étage où se trouvent de vastes chambres aux armoires anciennes, aux lits recouverts d’édredons de plume couleur rouge ou jaune satiné. Peu de confort. Une ampoule par pièce qui pendouille mollement au milieu du plafond. Chaque chambre est dotée d’un poêle à bois qu’il suffit d’observer pour imaginer un semblant de chaleur. Pour les besoins pressants, c’est dehors, au frais, dans une cabane accrochée à la maison. En cas d’urgence un seau est planqué dans la table de nuit. Pour la toilette une bassine réservée à cet effet trône dans l’évier en grès rose de la cuisine. Eau froide, tirée du ruisseau qui dévale la montagne. C’est revigorant, ça vous donne un coup de fouet avant de se lancer à l’extérieur.

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Le fil d’Ariane

Longtemps j’ai cru que j’y arriverai. Je ne m’en suis pas vraiment rendu compte. C’est arrivé petit à petit. Au début il y a eu cette déflagration brutale, suivie d’un silence étrange, lourd, presque palpable. Hébétée de stupeur, impression insolite d’être dans un tunnel, allongée sur le sol, vide autour, vide en soi, je ne ressens rien. Je n’éprouve rien. J’ouvre les yeux, noir absolu autour de moi. J’attends, je tente vainement de rassembler des bribes d’images, de sons, des paroles, des mots. Je me suis dispersée, disloquée. L’angoisse fait sont entrée me rappelle alors que je suis bien vivante. Elle m’étouffe me prend à la gorge me sort violemment de ma léthargie.

Voilà que le cœur s’emballe. Le souffle se fait court et profond. Je remonte à la surface tente vainement de trouver une sortie. Coupée du monde, coupée de moi, je ne comprends pas ce qui m’arrive. Au fond du labyrinthe je cherche en tâtonnant une issue, une sortie. Je tente de crier mais j’ai perdu ma voix, je me suis perdue hors du temps, hors de moi. Entre vie et mort. Je me lève doucement m’appuie contre le mur poisseux. Vertiges, hauts de cœur, la nausée me saisit. Comment me sortir de ce cauchemar éveillé ?

Je me parle, je divague. Mon corps à son tour se met à vibrer. Pas à pas j’avance à tâtons. Les mains appuyées sur le mur glissent lentement sur la paroi. Le chemin est si long, je m’arrête parfois, appuie le front sur le mur : respire, respire ! Je m’éloigne lentement du lieu de la chute, respire, respire ! Les larmes viennent alors brouillent la vue, soulagent le cœur, épuisent le corps. Je remonte doucement du fond de l’épouvante. Des sanglots résonnent et se perdent en cascade au tréfonds de ma nuit, c’est bien la mort que j’ai croisée, je m’en suis libérée. À quand le prochain rendez-vous qui m’entrainera dans le monde de la nuit ?

M. Odile Jouveaux

Marcher entre ma peur et le marteau

Voilà, fallait bien que ça m’arrive. On a beau savoir, on a beau en parler c’est bien connu ça n’arrive qu’aux autres. Alors que je déambulai dans les rayons du supermarché, mon téléphone retentit dans le fond du sac me prévenant que l’alarme de mon domicile s’était déclenchée. Pas d’affolement.

Je rentre chez moi, (presque) tranquillement mais les choses se corsent brusquement lorsque je découvre la porte entre ouverte, l’alarme au sol en miette arrachée du mur et les lumières allumées dans toute les pièces. Alors la peur… je la sens qui cavale dans mes jambes, les pieds, les bras, le souffle s’accélère, tétanisée je sors de la maison tentant de maîtriser la panique. J’appelle police secours.

Bascule dans un feuilleton série B.

– Sont-ils à l’intérieur ? Restez dehors, nous allons vérifier. Comme à la TV la main sur le revolver, les trois policiers entrent un à un dans la maison. Personne. L’oiseau s’est envolé emportant quelques babioles mais causant de sérieux dégâts matériels.

Je décompte le nombre d’intervenants pour une effraction devenue monnaie courante et tellement banalisée.

En moins de vingt-quatre heures, j’ai alerté six policiers : trois pour le constat, deux pour les relevés d’empreintes, un pour le dépôt de plainte. Ajouter à ce décompte, un serrurier pour bricoler une fermeture de la porte qu’il faudra changer, un électricien, un technicien pour l’alarme. Bref, neuf personnes. Sans compter le dossier assurance ainsi que la police municipale. Un monde jusque-là ignoré fait irruption dans ma vie.

Fin de journée, la machinerie est en route : réparer, déclarer, témoigner. La nuit tombe, avec elle la peur jugulée durant la journée réapparaît avec son lot de divagations toutes plus farfelues les unes que les autres.

Enfermée dans ma chambre, téléphone à portée de main, je vérifie si je peux sauter du petit balcon sans risque ; oui ! Je pourrai même accrocher un drap au bord de la rambarde et me glisser sans risque jusqu’au sol. J’écoute le moindre bruit, craquement. A peine allongée sur le lit, je me relève, décide d’aller chercher un marteau pour le glisser sous le lit. Ressortir de la chambre demande un effort démesuré. Franchir la porte et descendre à la cave tient de l’opération de survie. J’attrape le premier marteau qui me tombe sous la main. Il est tellement lourd que je crains de le laisser tomber à mes pieds et de me blesser. Je l’empoigne fermement, remonte, entre rapidement dans ma chambre, ferme à clefs, marteau à la main, peur au ventre. Comment vais-je m’en servir ? Moi qui ne sais pas planter un clou !

Je me fabrique des scenari. L’imagination s’affole et décuple ma force ! Sûr, le premier intrus qui se présente je l’explose contre le mur ! La nuit sera longue, très longue.

Le temps a passé.  Ma folie rageuse s’est estompée. Le marteau lui est toujours dans ma chambre, près du lit. Il s’est inscrit dans le décor. Il a pris sa place. Quand je l’observe, je me dis qu’il faudrait que je prenne des cours de lancer de marteau, de self-défense.

En attendant, tous les soirs j’écrase ma peur sous le marteau, je marche sans crainte sur les sentiers de mes délires oniriques.

M. Odile Jouveaux

À l’aube naissante

Brume effilochée

Dénude la montagne

Contemple le pin

Sortie de la forêt, assise au pied de l’arbre, dos appuyé au tronc j’observe au loin la brume légère qui cache la montagne. Un voile translucide descend du ciel pour se perdre sur le flanc escarpé de la cime bleutée. Un courant d’air frais me caresse le visage. Les branches basses du pin frissonnent, émettant un chuintement craintif et sourd. La tête du pin se courbe légèrement puis se tend vers la montagne dont on aperçoit le sommet. Le voile se déchire, s’érafle, s’accroche à ses pieds couvrant de ses plis froissés le fond de la vallée. Le pin lui, s’étire, s’allonge et grandit. Dans une course folle il s’efforce d’atteindre le sommet du mont qui se fige là-haut entre ciel et terre, la tête dans les étoiles, les pieds dans la glaise.

Le pin n’en finit plus de croître. La montagne ne bouge pas. Splendeur enveloppée dans un voile de brume, elle observe la cime du pin qui lui chatouille les pieds. Elle le sait ; il n’y arrivera pas. L’arbre s’épuise. Avant la fin du jour il renoncera à gravir le flanc du mont sacré, histoire de babiller sous la nuée céleste, suspendu dans l’espace flottant, sans racines au milieu des étoiles au-dessus de la pointe du mont sommeillant.

Le rêve alors s’estompe dans la nébuleuse confuse de l’aube naissante.

M.Odile Jouveaux