Paysage(s)

Une route goudronnée occupe au premier plan toute la largeur de l’image. Elle avance en se rétrécissant, les deux lignes parallèles se rapprochent suggérant la perspective, la profondeur et la direction comme une flèche. De part et d’autre des plaines désertiques ou semi désertiques sont couvertes d’une végétation jaunie, rabougrie, roussie par le soleil et la chaleur ; pas un arbre, pas un point d’ombre. La route se perd à l’horizon, barré par une ligne de montagnes bleues qui tranche avec l’étendue plate et désolée. Le bleu du ciel plus clair surplombe la ligne des monts.

Au volant d’une voiture américaine il roule depuis des heures sur cette route, sans s’arrêter,  sans croiser âme qui vive. Il est temps pour lui de changer d’air, de tourner la page. Il n’a pas de but précis, seulement cette ligne à atteindre à l’horizon, toujours plus loin ; peut-être que derrière il y a une vie nouvelle, un avenir meilleur ? Une autre civilisation plus humaine, un autre climat ?…

Il commence à aborder une route plus sinueuse, en pente douce puis plus raide. Les montées, les virages se succèdent, la température baisse. Il s’élève au-dessus de la vallée. Le soleil disparaît derrière les sommets. Plus il avance et moins il voit l’horizon de plus en plus bouché par les pentes escarpées ; il ne peut pas s’envoler comme les oiseaux migrateurs pour découvrir plus vite ce qu’il y a de l’autre côté. Harassé par des kilomètres de conduite, il doit se résigner à s’arrêter. Il est seul sous les arbres, dans une forêt dense. Et si c’était là l’autre monde ?

Allongé sous un immense chêne

Dans l’immensité profonde

Forêt silencieuse, aimable solitude

les feuilles bruissent dans le vent

Mon esprit s’envole au-dessus des cimes,

rêvant, égaré, libre et inquiet

Les arbres m’entourent,

Me serrent dans leur bras

Pour me protéger de la fraîcheur de la nuit

Les oiseaux donnent un dernier concert

Avant de s’endormir

Ils me saluent de leurs chants

Comme un air de bienvenue

Au loin la mélodie d’une eau qui s’écoule

Comme les notes d’une Kora

Je m’amuse de la fourmi qui

Transporte une feuille plus grande qu’elle

L’araignée tisse encore sa toile

A cette heure tardive

La chute d’une goutte d’eau

Le coup de bec d’un oiseau

Deviennent perceptibles

Je sommeille au sommet des monts

Rejoins la reine des ombres

Je commence ma métamorphose

Aux sources du vivant.

Dominique Pierre

 

Moi, mon seul horizon…

https://www.grandearche.com/wp-content/uploads/2018/04/Arc-de-Triomphe-de-lEtoile-7.jpg

Le groupe de randonneurs avait passé la journée à patauger dans les rizières accrochées au flanc du volcan sous une pluie battante et tiède de mousson et avait rejoint pour la nuit un gîte où les attendaient une soupe épaisse et réconfortante de légumes du pays, des bas flancs équipés de futons épais. Devant un petit feu qui seul éclairait la pièce dans laquelle ils se tenaient, en attendant le sommeil, ils bavardaient à bâtons rompus.

La conversation roulait sur ce qui, pour chacun, avait guidé sa vie. Ils étaient tous à peu près du même âge, de solides cinquantenaires. L’un était devenu romancier pour faire vivre les personnages imaginaires qui l’avaient accompagné durant son enfance solitaire ; une ancienne cantatrice s’était reconvertie en auteure à succès de romans policiers ; un autre encore avait dit à quel point ses lectures d’adolescent avaient guidé sa vie de militant.

Leur guide n’avait rien dit. Il était plus âgé, le crâne totalement chauve, un regard gris métallique enfoncé dans de profondes orbites, un nez en forme de bec d’aigle. Ayant achevé le tour du groupe, ils se tournèrent vers lui.

Moi, mon seul horizon, c’était le pouvoir… On m’a dit que dès mon plus jeune âge, non seulement je voulais toujours tout faire tout seul, mais aussi que je prétendais décider de tout pour mon seul entourage. J’ai assez vite éprouvé la satisfaction d’être obéi. Ma mère trouvait cela charmant, mon père jugeait que cela révélait la construction d’une forte personnalité qui accomplirait plus tard de grandes choses. Mes frères et sœurs trouvaient sans doute cela plus simple de se soumettre… bien plus tard, à l’adolescence, j’ai compris qu’en fait, ils me tenaient le plus possible à l’écart de leurs activités pour avoir la paix. Un jour, lors d’une causerie en classe, chacun devait dire ce qu’il ferait quand il serait grand. J’ai déclaré que je voulais être premier ministre et tout le monde avait ri. Ce qui m’avait ulcéré… Et encore, je n’avais pas osé révéler le fond de ma pensée : je voulais être le roi. Mais je savais que ce n’était pas possible parce qu’il faut avoir un père déjà installé sur le trône et le mien était simple magasinier chez Amazone. Je ne savais comment désigner celui qui commandait à tous dans un pays.

Autant je me comportais en détestable tyran domestique, autant je savais me faire apprécier de tous ceux que je savais être plus forts que moi : parents de copains (que je martyrisais parfois), professeurs, entraîneurs sportifs, et aussi mes aînés dans le quartier pour lesquels j’acceptais des missions parfois détestables – sans jamais me faire prendre.

À la fin de mes études, il m’a fallu faire un choix professionnel pour parvenir au but  que je m’étais fixé. J’ai d’abord pensé à la carrière militaire : avec l’exemple de généraux devenus dictateurs à la suite de révolutions fomentées dans des états d’Amérique du Sud, la voie semblait facilement tracée. Mais ce que vous avez conquis par la violence risque de vous être repris de même, et j’étais d’un naturel pacifique. J’optais donc pour la politique.

À mon grand étonnement, sitôt exprimée mon intention de devenir président de la République, ce fut assez rapidement chose faite ! Le soir de mon élection, quel bonheur, quelle fierté de marcher, tout seul, dans la nuit, éclairé par des projecteurs, vers l’Arc de Triomphe symbole du pouvoir absolu. Quelle jouissance de déclarer devant le parterre de ministres et de journalistes :  je veux que d’ici six mois il n’y ait plus personne dormant dans les rues de nos grandes villes … Toutes les phrases que je prononçais pouvaient commencer par je veux ! Quand je sentais dans le gouvernement des coteries qui émettaient des réserves, j’effectuais un remaniement ministériel.

Je trouvais ma vie passionnante jusqu’à ce funeste jour de juin. À la sortie de la préfecture dans une petite ville de province, je m’étais avancé un peu vite vers les barrières où se massait une foule de curieux pour l’habituel serrage des mains anonymes qui se tendaient vers moi. Ce jour-là devint pour l’Histoire  le jour de la gifle . Tout en faisant envers et contre tout bonne figure pour les mois qui ont suivi, je crois que ce jour-là mon univers s’est écroulé. Pour parler comme nos jeunes contemporains, j’ai su qu’il fallait que je  change de logiciel .

Un silence stupéfait suivit ses paroles. Avec un petit rire, il ajouta : Voilà un épisode glorieux de mon existence… Et maintenant, si vous voulez être en forme pour l’étape de demain, au lit ! 

Danielle Fayet