Drôle d’impression de se retrouver au pied de cette porte monumentale, aux six colonnes rigides, à la mode antique intemporelle. En haut un quadrige, un char est conduit par une femme qui chevauche les nuages. L’allégorie de la Victoire tient dans sa main droite un sceptre, avec une croix dans un cercle surmonté d’un aigle. De son autre main elle mène les chevaux galopant vers le côté Est de cette ville, toujours marquée ici par un mur invisible. Ce monument, symbole de puissance et d’immortalité en a connu des événements dramatiques, des menaces, des destructions, des blessures, des victoires et des défaites. Vanité des hommes de se croire invincibles. Elle n’a pas échappé aux bombardements. Elle n’a pas échappé à la folie qui a construit ce mur plaçant la Brandenburger Tor du côté Est. Il reste de cette époque funeste de tristes bâtiments à étages, beige sale où flottent les drapeaux des nations européennes et américaines.
Au milieu de la place, sur l’esplanade stationnent des groupes de touristes, des jeunes, des vieux, de tous les pays du monde. Un Starbucks s’est installé à l’angle de la célèbre avenue Unter den Linden, image anachronique… Côté Ex-Ouest, sur une estrade se déroule une séance de gym cardio au son d’une musique bruyante pour fêter le marathon qui va avoir lieu dans quelques jours.
A une toute petite échelle des sansonnets et des étourneaux minuscules s‘ébrouent dans un petit buisson, îlot intime sur cette place écrasante par son histoire et son architecture. Quelques uns de ces petits oiseaux familiers, peu farouches s’approchent du banc où est assise Barbara. Elle les regarde tendrement. Ils vont bientôt migrer loin. Ils se moquent des murs et des frontières.
Elle se rappelle être venue là, il y a 35 ans avec son compagnon Wolfgang, les 11 et 12 novembre 1989, journées mémorables de liesse où le Mur est tombé. Elle avait 30 ans. Jamais elle n’aurait pensé que ce serait possible ! Ils se sont embrassés, serrés dans les bras l’un de l’autre. Les Berlinois.e.s arrivant de plus en plus nombreux, de l’est, de l’Ouest s’étreignaient, pleuraient de joie, fêtaient la liberté rêvée. Les plus agiles escaladaient le mur, se portaient sur les épaules pour passer de l’autre côté. Les plus intrépides se tenaient sur le sommet du mur et frappaient avec un marteau et un burin. D’autres creusaient des trous avec tous les outils possibles. Vingt-huit ans de rage, de révolte explosaient comme un volcan. En quelques jours ce mur qui avait fait tant de victimes s’est écroulé, effondré. C’était donc si facile ? Pourquoi est-ce que cela a duré si longtemps ?
Désormais, bien des années plus tard, Barbara vit dans un petit appartement dans le quartier de Prenzlauer Berg. Là elle respire, se promène dans le petit square près de chez elle, comme il en existe tant dans Berlin. Elle y a vécu des années heureuses auprès de son compagnon. Mais il a fallu que cette maladie le fauche. Ce fut pour elle une déchirure irréparable. Ils s’étaient connus durant les années 70, période où la jeunesse commençait à se réveiller un peu après le mouvement de Mai 68 en Europe de l’Ouest. En R.D.A. il était dangereux de se montrer au grand jour. La révolte était underground. Les jeunes se réunissaient dans les caves, dans des hangars destroy. La contestation passait par la musique sulfureuse, provocatrice, interdite des groupes hard rock, metal, punk … C’est là que Barbara a connu Wolfgang qui était engagé très à gauche. Son père, militant de la première heure du NKPD (parti communiste allemand) lui avait beaucoup appris et transmis son idéal de justice et de liberté. Quelle triste ironie pour Wolgang que l’idéal de son père soit devenu par la suite symbole d’une dictature sanglante ! Barbara n’avait pas grandi dans une famille militante. Ses parents étaient musiciens et elle était luthière. Elle tenait cette passion pour les instruments à corde, de sa mère, violoniste, célèbre en Allemagne. Le chaos de l’histoire a fait naître en elle, comme en toute une génération de jeunes, un désir de changement. L’érection de ce mur hideux, quand elle avait onze ans l’a marquée profondément. Elle se souvient de tous les récits, entendus chez elle, de ces familles séparées, des personnes dévastées, mortes parce qu’elles avaient voulu faire le mur par tous les moyens, s’attachant sous un camion, en creusant des tunnels, en traversant la Spree à la nage… Toutes ces vies broyées !…
En ce jour d’automne, anniversaire de la mort de Wolfgang, elle éprouve le besoin de revenir sur ce vieux pont qu’ils aimaient tant, l’Oberbaumbrücke. Elle est assise juste au bord de la Spree où se trouvait le nomens’land. Bien des années après la chute du mur, ils venaient là, savourant le plaisir encore vivace de le franchir, sans interdit, sans danger. Ils passaient la soirée au Bier café, tout près de l’eau, s’étourdissant dans la bière et la musique. Wolfgang aimait y pécher. Elle vient une fois de plus de parcourir le reste de mur transformé en musée, recouvert de ces peintures, explosives de couleurs, de créativité, expressions d’esprits libres et contestataires. Elle s’arrête devant ce baiser sur la bouche, provocateur, de Brejnev et Honecker. Il symbolise bien l’alliance entre les deux dictateurs, l’un sujet servile de l’autre. Comment ces deux monstres ont-ils pu faire souffrir tant de gens, transformer un pays en prison ? Wolfgang n’est plus là pour répondre à ses questions. Elle essaie de se rappeler leurs conversations, les raisons historiques, politiques et rationnelles qu’il tentait de lui expliquer avec sa voix grave et douce qui la calmait.
Elle se sent oppressée, seule. Les images qui la hantent reviennent à sa mémoire devant cette image. Les claquements de porte, des serrures fermées, quand elle rendait visite à Wolfgand en prison. Les traumatismes de l’interrogatoire qu’elle a subi dans les bureaux de la Stasi pour essayer de lui faire avouer les activités interdites de son ami. Le bruit de la vieille machine à écrire Remington qui retentit dans la nuit. Un fonctionnaire robotisé tapait un doigt après l’autre ses paroles comme un automate. Elle se demandait ce qu’il inventait pour en écrire tant, alors qu’elle ne disait presque rien. La porte fermée à clé était molletonnée pour étouffer les bruits des coups et des cris. L’obscurité l’enveloppe, l’angoisse étreint sa poitrine, son front. Elle tremble de froid. Elle ne parvient pas à refouler ces idées noires. Le tableau de ces deux colombes s’envolant en emportant la Brandenburger Tor, emmènent avec elles ses souvenirs heureux et l’espoir d’une utopie mort née.
Je ne dois pas laisser mon héroïne sombrer dans la dépression, sinon je ne pourrai pas poursuivre l’histoire ou bien vous n’aurez plus envie de continuer à lire !
Là où les livres brûlent, brûleront bientôt les Hommes. Heinrich Heine
Barbara parmi ses activités assez sombres, a l’habitude d’aller dans les cimetières. Ils se confondent avec les parcs et espaces verts à Berlin. Elle ne fréquente pas seulement celui où est enterré Wolfgang. Elle en connaît beaucoup. En effet elle s’est donné une mission, retrouver la trace de la grande amie de sa mère. Son amie, Lieselotte était morte en déportation. Sa mère, Sofia avait toujours voulu savoir comment, quand elle était morte et où se trouvait sa sépulture. Elle savait qu’elle était enterrée à Berlin, ça elle en était sûre. Barbara visitait donc les cimetières et observait systématiquement les noms inscrits sur ces vieilles pierres. Le dernier en date où elle était allée, est un de ses préférés. Ce n’est pas du tout un endroit triste où la mort glaçante plane au-dessus de nos têtes. On y va à pied depuis la station U-Gneisenaustrasse, passe la Manheineke Platz avec sa halle et traverse les cimetières qui vont vers Hermannplatz. Chacun de ces cimetières a une chapelle encore fréquentée. Cela ne ressemble pas à un cimetière mais à un jardin public, ouvert à tout le monde. La vie est partout, par la végétation débordante, les plantes de toutes les couleurs, toutes les variétés. On peut botaniser si on veut. Les écureuils roux courent en déroulant leur longue queue. Ils sont ici chez eux. On peut y voir des arbres immenses, anciens comme ce platane majestueux, qui abrite un banc invitant à se reposer sous son ombre. Sur un de ces bancs on peut y voir une grand-mère venue là avec sa fille et son petit-fils, assis.e.s ensemble face à une tombe, avec le sourire. Les grands caveaux sont rares. Les tombes sont en général petites, modestes, disséminées dans le désordre. Toutes les confessions se côtoient. Certaines ont des croix, d’autres une pierre posée verticalement au bout d’un rectangle de terre avec une fleur, une statue, un ange, du lierre qui a envahi la surface de terre ; Très peu de pierre tombale en marbre. Quelques allées sont plus larges mais de nombreux chemins herbeux invitent à la promenade en zigzagant au milieu des tombes. Le jour où elle est allée dans ce cimetière ce n’était pas pour flâner et rêvasser. Elle poursuivait avec obstination la recherche de la sépulture de la meilleure amie de lycée de sa mère, Lieselotte. Sa mère lui en parlait souvent. Elles étaient inséparables. Alors ont commencé les années terribles du nazisme avec la prise du pouvoir par Hitler. Lieselotte a dû porter l’étoile jaune. Au début, Sofia ne comprenait pas pourquoi, elle ne savait pas ce que signifiait être juif. Lieselotte confiait à son amie ses angoisses ; elle lui racontait les menaces et les vindictes de la concierge de l’immeuble, les difficultés pour vivre depuis que ses parents avaient perdu leur travail. Elle lui faisait le récit des convocations à la waffenSS. Par les confidences de son amie, faites avec la promesse qu’elle ne le répèterait à personne, Sofia avait compris l’ignominie du régime nazi. Un jour Lieselotte avait disparu de la classe. Jamais elle n’était revenue. Sofia avait cherché, discrètement comme elle avait pu. Elle était allée à son adresse, porte close. Sofia, bien plus tard a dû se rendre à l’évidence que son amie était morte, déportée au camp de Auschwitz. Elle racontait à Barbara, les larmes aux yeux qu’elle se sentait coupable de n’avoir rien fait, de ne pas avoir su comprendre le danger et avoir trouvé les moyens de la sauver, elle et sa famille. Sofia a disparu maintenant depuis des années. Mais Barbara continue la quête qui avait été poursuivie par sa mère. De cette façon elle partage ce que Sofia avait commencé. Ce jour où elle a trouvé, dans ce cimetière, au détour d’un cyprès la tombe avec le nom « Lieselotte KASPRICK – 1920 1945 », elle s’est effondrée en pleurs. Morte à 25 ans. Mais comment ? Serait-elle morte juste à la libération, quand les camps furent abandonnés, laissés ouverts. Les déportés survivants, malades, squelettiques, affamés ont dû se débrouiller pour essayer de rejoindre comme ils ont pu leurs proches s’ils étaient vivants. Ils ont du attendre des heures dans le froid, des trains qui ne bougeaient pas, ou allaient dans la direction inverse de celle qu’ils souhaitaient. La tête dans les mains, agenouillée sur la tombe, elle a réfléchi longtemps. Elle a décidé de revenir, d’entretenir la tombe de Lieselotte tout en se disant que son enquête pour connaître jusqu’au bout la verité n’était pas terminée.
Barbara parcourait toujours cette ville, en tout sens, tentant d’échapper à ses fantômes.Tout bascula quand elle écrivit dans son journal intime :
J’étais et je resterai longtemps dans cet état de suspension qu’on éprouve pendant un vol . Pourtant cela avait mal commencé. Quand je me suis retrouvée au pied du Reichstag, pas envie, trop écrasant, la queue en plus pour monter. Faire demi-tour ? Allez, tu n’es pas venue là pour rien. Avec ce soleil, il fait un temps à monter dans la coupole de verre et contempler la ville d’en haut. La tête me tourne devant cette succession de miroirs … Les lumières m’aveuglent. J’ai chaud. Les silhouettes des visiteurs se multiplient à l’infini … j’ai le tournis. Je suis le mouvement comme dans un état second… En montant la pente en colimaçon, je me sens plus légère, comme si j’avais entrepris un voyage dans l’espace. La ville à mes pieds, les monuments, les rues, les maisons sont de plus en plus petits. Des images de films de science-fiction, un paysage futuriste m’accompagnent dans mon ascension. Tout en haut un cercle bleu sans nuage m’aspire à l’air libre. Des ailes me poussent, une envie de m’élancer, de m’envoler vers ce ciel. Je ferme les yeux, je suis en apesanteur, je plane comme un oiseau au-dessus de Berlin.
Une fois redescendue sur terre Barbara se dit cette ville est toujours parvenue à renaître de ses cendres. Cette coupole n’est-elle pas le symbole de la Renaissance ? Cette expérience inoubliable la métamorphose. Elle décide qu’elle doit chasser ses démons. Elle se dit qu’elle n’a plus tant d’années à vivre, qu’ici à Berlin, elle n’a plus d’attaches, un compagnon mort, des parents morts depuis longtemps, une fille à l’étranger… Elle se dit qu’à Berlin il y a trop de lieux chargés d’Histoire, de mémoriaux, d’histoires tragiques qui la plongent sans cesse dans ses souvenirs.
L’idée de voyager lui trottine dans la tête. Il y a tant de pays qu’elle n’a pas pu visiter à cause de ces années passées dans un territoire – prison qui lui interdisait de passer les frontières.
Comment partir ? Seule ? Avec une amie ? Elle n’est jamais partie seule, pensant que c’est trop difficile, trop triste de se retrouver le soir sans personne à qui parler. Lucidement, elle répond en se parlant à elle-même, qu’à Berlin, c’est souvent le cas. Pourquoi ne pas essayer ? Elle prend l’habitude de lire, de se documenter, de voir des films sur ces heroes women qui ont affronté tant de difficultés, des révolutionnaires, des exploratrices, des artistes… ! Pas seulement des femmes célèbres, elle note dans son journal de bord toutes les femmes qu’elle a connues, disparues ou toujours vivantes qui ont été des exemples de courage et d’humanité. Elle puise dans la vie de ces femmes une force, une autre vision du monde.
Finalement, elle relève le gant et décide de partir seule.
Elle passe des villes en revue dans sa tête. Il y a tellement d’endroits où elle aimerait aller ! Elle rêve d’une ville, depuis des années : Venise. Wolfgang et elle avaient tellement évoqué ensemble ce désir. Mais justement n’est-ce pas le mauvais choix, la ville des amoureux, seule ! Quelle femme peut imaginer partir seule à Venise ? Qui va-t-elle embrasser sous le pont des soupirs ? Qui va-t-elle tenir par la main dans la gondole ?
Pourtant, elle le fait. Elle vide son compte en banque et prend le train. C’est un défi, mais sombrer dans le spleen au bord de la Spree ou sombrer dans une ville sur l’eau, pleine de lumière ? Elle trouve sur internet une pension au bord du grand canal. Sur place, elle s’amuse beaucoup à se déplacer en vaporetto. Le premier soir, elle rentre dans un restaurant tout près de sa pension. Le serveur lui apporte deux bougies et lui demande si elle attend quelqu’un. Ça commence ! Il ne peut pas imaginer qu’on sorte le soir seule sans amoureux se dit-elle. Elle rentre en longeant le canal, respirant son odeur lourde, marchant au rythme des clapotis. Les lumières des réverbères dansent sur l’eau. Elle s’imagine dans un film italien de Visconti, de Fellini dans un décor irréel où règne partout la beauté.
Le lendemain dans la pension, elle adresse gaiement, la parole aux pensionnaires qu’elle croise. Elle l’a fait. Elle se sent légère. Elle est prête à la rencontre, celle qui changera sa vie ? Elle ne sait pas mais elle est déjà à la rencontre d’une autre elle-même.
Dominique Pierre