Sous les tilleuls

J’ai voulu une fois encore comprendre. Comprendre la démesure, la rigidité des six colonnes doriques, dures comme une trique avec ses ineffables métopes et ses triglyphes surmontées par quatre chevaux de bronze, un quadrige, un char conduit par la déesse de la victoire tenant en ses mains l’aigle prussien.

Frédéric II ton 19e siècle commence bien arbitrairement, militairement royal. Ne manque que l’arène des combats.

Franchir la porte n’est pas une mince affaire symboliquement parlant, que ce soit de l’Est vers l’Ouest ou que ce soit de l’ouest vers l’est.

Ta porte ouverture ou ta porte fermeture ?

Épuiser le lieu, en sentir les contours et toutes les aspérités.

Les promeneurs lassés dès le matin, les cyclistes pressés, les photographes aux zooms surdimensionnés, les groupes inlassablement bruyants.

Je cherche des yeux un vieux. Un qui aurait connu la dernière guerre. Ils commencent à se faire rares mais celui-là je le connais, il se nomme Louis.

D’un côté l’ambassade de France a honte de se savoir là ; à part son drapeau français et le drapeau européen, aucune inscription qui viendrait montrer que l’Europe s’est construite au départ avec fierté entre l’Allemagne et la France.

En face l’Académie der Kunst, académie des Beaux-Arts de Berlin.

L’art a-t-il jamais sauvé du désastre ?

Sous l’Empire allemand, seul le Kaiser était en droit de passer sous la porte de Brandebourg. Puis en 1945, lors de la bataille de Berlin, les soldats tiraient, cachés derrière le quadrige.

Il me semble entendre leurs canons.

Achtung la RDA.

1961 on va construire ce fameux mur, pierre à pierre, brique à brique ; la sueur, la fatigue, l’absurde.

Un goût amer dans la bouche de Louis.

Oui j’ai retrouvé mon vieux, il est sur le banc près de moi il me raconte l’horreur que ce fut de savoir la première pierre posée en 1961 et comment, à plus de 1000 km, il en a ressenti la blessure.

Venu là après la seconde guerre mondiale pour rendre hommage à ceux qui avaient péri sous les bombes, les canons, les mitraillettes, il voulait croire à la paix. Tous ne parlaient que de la paix.

Deux musulmanes voilées marchent d’un même pas rapide ; nos cultures se chevauchent, s’entrecroisent , se surveillent avec âpreté. Nous devrions apprendre des autres cultures, nous pencher vers l’orient, le moyen-orient vers les symboles qu’ils ont à offrir autant que vers les symboles à refuser.

Et quand je dis symbole, j’ai conscience d’euphémiser.

Cette porte,  par sa rigidité, n’offre pas un visage serein. Elle se dresse de façon ostentatoire comme pour souligner la défaite de Napoléon à Iena, en porte les traits, les stigmates.

Hitler en refaisant le chemin a tourné et reconstruit cette porte, elle donne désormais vers l’est, c’est le cadre qui donne la direction, moins pacifiste que prévu à la base.

Louis m’explique cela avec mélancolie, tourné vers le passé. Louis ne s’en laisse pas conter. Il ne tergiverse pas, il va droit au but, il sait, vu son grand âge, ce que le mot illusion porte en lui d’illusoire.

Louis se souvient, ne vit-il que de souvenirs ?

Pour en avoir le cœur net, j’ai décidé de le suivre pendant un bout de chemin, faire un bout de chemin avec lui, juste pour essayer de  comprendre.

Qu’y a-t-il à comprendre de cette débâcle qui se perpétue de siècle en siècle, d’année en année ? Écouter les témoignages, transmettre.

Les rides du visage de Louis se creusent. Lui naguère si posé, laisse poindre la venue des fantômes de la nuit leurs couleurs surgissent plus bruyantes, les noirs et blancs plus tranchants, des couteaux transpercent les murs, des poussières nucléaires envahissent le ciel.

Louis s’enchevêtre de chaînes, de murs, de briques. Il disparaît dans le mur de la honte, se retrouve dans un enfer dantesque et labyrinthique ; on ne l’entend plus. Sa voix aigrelette traverse différentes temporalités et différents espaces. Lui qui observait avec espoir les nations en train de se reconstruire ; lui qui observait avec modestie la vérité et nous en révélait prudemment la magie et le mystère, n’est plus que lambeau.

Sa chair se brise comme papier déchiré.

Sa tête prend la forme d’une boîte fermée qu’on pourrait prendre pour un boîtier photographique surmontée de pointes ; il donne alors un énorme coup de pied dans l’espace, déchirant le silence.

Il secoue l’univers. Se frappe la tête et repousse de l’autre main ce monde qui l’entraîne à sa perte.

Autour de lui les choucas font un boucan de fou.

Des touaregs en daraa, boubou du Sahara s’avancent vers lui sans expression, rien qui permette la moindre communication, juste l’enfermement. Les tissus, les drapés et les plis forment des silhouettes sans visage, sans rien qui puisse permettre de penser que la situation va changer, qu’une quelconque respiration va reprendre.

Le monde entier est aux aguets, les racines des arbres s’accrochent comme des griffes en croix orthodoxes mélangées aux croix gammées, elles-mêmes emmêlées dans les étoiles juives.

Louis se recroqueville pieds et poings liés dans le béton, il lève un pouce pour dire stop au massacre mais son pouce est enchaîné à son poignet, c’est la diagonale des problèmes.

Si Dieu existe,  c’est une femme noire, entend t-il dans le noir de sa cellule intérieure.

Sur sa tête un masque à oxygène lui donne le choix soit de l’arracher soit de le garder pour un extraire un souffle de plus en plus ténu.

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Moi, auteur, j’ai peur que Louis expire, que, revenu des camps d’extermination, il n’ait honte de s’en être sorti laissant derrière lui 6 millions de morts. En tant qu’auteur je ne peux décemment pas le tuer car il est la clé de mon roman et de mon voyage à Berlin ;  c’est lui ma pierre de touche, ma clé de voûte, mon talisman ;  c’est lui qui m’inspire par son engagement politique sans faille, sa poésie, son souffle, son regard bleu, son amour pour Elsa, sa ténacité tranquille… enfin qui fut tranquille jusqu’à cet épisode… Louis ne me laisse pas tomber. Désenglue-toi, désenglue-toi, ne te laisse pas entraîner par le noirâtre, retrouve ta palette, chaque nuance chevauche ton chevalet, je t’accompagne.

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Un tapis de mousse, un silence à vous faire éclater les tympans, un soleil timide, des tombes bien cachées sous le lierre et l’aubépine, aucun oiseau ne chante ;  où s’en vont mourir les oiseaux ?

Il avait dit qu’il irait se recueillir sur la tombe de son ami Laura Roth. J’y suis allé au petit matin,  le cimetière Kirchhoff Jérusalem venait d’ouvrir ses portes, il m’avait dit sa tombe se trouve à l’est, tu n’auras qu’à suivre ton instinct et le soleil, la pierre tombale est noire en marbre noir, et son nom est gravé en lettres gothiques, tu ne peux pas la rater, elle s’adosse au mur de Marheineke platz.

J’ai regardé les noms les dates et les symboles (deux marteaux qui se croisent…?) des bouddhas sceptiques et philosophes. Else Drust morte en 2016,  Johanna Wolf morte en 2001, Sofia Siuda morte en 2008, Hubert Walters mort en 2020 beaucoup de tombes esseulées, oubliées. Des morts de 1920, de 1930 ;  des vieux morts, des jeunes morts, des morts qui murmurent en haut de la canopée. Aucune date entre 1939 et 1945… j’ai eu beau chercher, entre ces années-là, le monde s’est arrêté, on a cessé de creuser, de bâtir des sépultures ; à la place on a bâti des chambres à gaz et on a creusé des fausses communes. Ce on ne porte pas de nom. Des fosses de décharnés aux yeux caves plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre. On retrouve leur nom au détour des rues de Berlin par terre sur des plaques de laiton sur lesquelles il est bon de buter pour rafraîchir les mémoires paralysées.

Où s’en vont mourir les nazis ?

Quelle funeste pensée que d’en savoir quelques-uns enfouis dans ce lieu propice à la rêverie et au cauchemar.

Je me suis perdu, le cimetière est immense, j’ai changé cent fois de chemin, j’ai marché sur les pommes de pin effritées, j’ai flâné le nez en l’air et les pieds enracinés, j’ai vu les fourmis et l’infiniment petit, j’ai vu l’automne qui jaillissait.  J’ai rempli mes poumons de tristesse ne voyant pas Louis ;  j’ai entrevu sa vague de rêves et il m’est arrivé de prier très fort pour qu’il ne soit pas mort ; non pas encore, il n’est pas encore temps de disparaître je reviendrai chaque jour mon vieux sur la tombe de Laura notre rendez-vous berlinois.

Hunter den Linden, sous les tilleuls

Sous les tilleuls une plaque de verre avec des étagères de bibliothèque vides de livres qui rappelle les autodafés de 1933 si tu brûles des livres tu finiras par brûler des humains. On ne peut pas entrer dans cette bibliothèque,  on ne peut que s’y refléter ; tout un symbole, à nous de créer l’avenir à partir d’un vide de l’histoire.

Voici, je crois, le dernier jour où je prends le temps de respirer avant de retourner dans mon pays. Je ne peux plus rien partager avec Laura Roth désormais dans sa tombe ;  elle m’a guidé toutes ces années dans une résistance radicale m’a tenu la main lorsque mon esprit vacillait face à l’autodafé de 1933 et encore à l’époque on ne connaissait pas l’horreur des camps. Heinrich Heine l’avait subordoré, lui le poète juif allemand du 19e siècle ostracisé par les siens qui un jour dit que si l’on est capable de brûler des livres on est capable de brûler des hommes… l’air est vicié. Ma vue se trouble, je n’ai plus la force de chercher dans les archives les restes de la famille de Laura, j’y ai passé des années comme promis mais je n’en ai plus la force. Avec elle on a déjà retrouvé des familles de résistants de l’affiche rouge. L’affiche rouge est une propagande tronquée. Une fake news qui faisait passer ces résistants pour des terroristes. Qu’elle est triste l’histoire falsifiée qui falsifie les faits. J’ai réécrit la lettre de Manoukian à Mélina. Me poursuit la vie de ce jeune arménien qui n’a de haine pour les Allemands qui n’a pas de haine pour les Allemands à l’heure de mourir. Lui et ses 23 camarades

C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée, que je dirai adieu à la vie .

Je ne suis plus à ma place dans cette enclave de Berlin-Ouest dans Berlin-Est ; j’ai refait le chemin pour pouvoir mieux l’effacer. Effacer le trauma, effacer les murs dans ma tête.

On a rebaptisé La Staline strasse en Karl Marx strasse : ça me va.

J’ai contourné l’église Marienke. tout se dénoue dans ma tête, je dois penser avenir et mentir vrai. La réalité m’est trop pénible. On ne peut pas dire que c’était une parenthèse dans ma vie, c’était ma vie, la vie de nous tous.

Je revois Laura en 43 mener la manifestation des femmes aryennes (ou pas) pour désobéir à la loi inique qui voulait qu’une non-juive mariée à un juif, le quitte et divorce. Le sculpteur Ingeborg Hursinger, communiste et fils d’une mère juive, leur a érigé une sculpture en pierre rouge. Il a vécu un temps avec Laura, je l’ai bien connu, un type droit, sobre, délicat, un artiste dans l’âme concerné,  un acteur de l’histoire. J’ai réfléchi devant cette statue chorale longtemps. Je n’ai pas vu le temps passer, j’ai reconnu tous les visages austères de la Rosenstrasse : ces femmes ont réussi, leurs hommes ont été relâchés, elles ont pris un grand risque. Elles sont représentées comme une masse solidaire cernées de pierres qui les bloquent de toutes parts comme les esclaves de marbre de Michel-Ange enchaînés. Ingeborg a pourtant su donner du mouvement à sa pierre, les mettre en mouvement. Elles se fichent des impedimenta, elles avancent !

C’est la leçon que j’ai retenue en les regardant. je le savais évidemment mais Ingeborg a su immortaliser l’instant, le danger imminent et l’espoir. Je veux encore buter sur les stolpersteine, ces pavés de mémoire qui parsèment l’Europe ; mais sans tomber dans ce puits  sans fin à la Escher, dirigé par les grands de ce monde… et quand je dis grand, ce mot est inapproprié

Buter oui, sans mot, sans tomber, sans rien qui puisse arrêter le sang de couler, je veux dire le sang de mes veines, le sang des justes, le sang des jeunes, le sang des poètes.

Ailleurs se dressent de nouveaux murs délétères.  Celui qui prétend n’être libre que si tous les peuples le sont, est dans une utopie ; et en même temps il a raison d’être dans une utopie, c’est l’utopie qui fait vivre, pas la dystopie.

Cent-trente-huit personnes ont été tuées pour avoir voulu franchir le mur de Berlin – tirés à vue. La réunification a eu lieu et pourtant il nous faut rester vigilants : il reste des débris partout dans Berlin, des éclats de bois, des éclats de verre, des éclats de voix, des formes de pierres ou des carreaux détruits par le feu. De nouveaux sédiments se créent qui ne nécessitent pas ma présence. Un nouveau sol en pisé est visible dans la chapelle de la réconciliation située dans l’ex couloir de la mort dans le no man’s land entre l’Est et l’Ouest ; c’est là que j’ai rencontré Paul au sortir de la guerre à côté du champ de seigle, symbole de vie.

Autour le rideau de fer !

Il est question que je retourne vers moi-même, que je fasse la paix avec moi-même, que je me pardonne, que j’ouvre mon cœur aux trépassés qui me font signe, qui murmurent à mon oreille. Désormais ils me sont familiers,  je n’ai plus peur d’eux ni de leur souffrance ; ils vont me souffler une musique apaisée de hautbois, d’open-diapason, de flûte tubulaire ; comme un doux flottement.

Mon engagement parsèmera ma poésie, en sera le soutènement.

Passé le mur les arbres à papillon me rappelleront ce temps de l’absurde, de la mort à grande échelle, ce temps de la peur et de la bagarre, ce temps révolu, dépassé.

Wolgang, c’est moi, je suis un loup qui sort de sa gangue, qui passe à travers le mur comme un passe-muraille, qui ne se renie pas et sur les cahiers des colliers j’écris ton nom : liberté !

J’ai fermé les yeux et j’ai revu pour une dernière fois Hannelaure, Martha, Else, Ursula, Martin, Antonio, Sofia, Frida, Rosa, Paul, Robert, Johanna, Max, Laura, Louis et je leur ai dit au revoir.

Mon voyage est terminé.

Sous les tilleuls murmurent les ailes pâles.

Sous les tilleuls il est un no man’s land

Sous les tilleuls un homme est prêt à partir.

PASC