Que peut-on voir assis à la terrasse du Starbucks en ce jour ensoleillé d’automne ? Contempler la place bétonnée, foulée par toutes les générations, propre, blanche. Le café a le même goût qu’ailleurs, même bruit de tasses, de percolateur, d’échanges entre les attablés. Dans ce lieu impersonnel par excellence, il pourrait être ailleurs pourvu qu’il se régale de son café-crème de onze heures.
Mais petit à petit des signes particuliers lui parviennent : la haute tour de télévision derrière lui, des drapeaux de toutes les couleurs, des bannières multiples, plantés sur d’imposants bâtiments entourant la place. Des ambassades occidentales qui lui rappellent qu’il fait partie de ce monde : celui qui se réfère à l’histoire antique, avec ses propylées arrogants, et ce quadrige de chevaux surmontés de l’aigle du pouvoir.
Il pourrait boire son café ailleurs, sans penser à rien, mais là, malgré lui il se laisse happer par le lieu. Ce n’était pas son choix d’y venir, son travail l’avait mené ici et il s’était réfugié au Starbucks un peu par indifférence, une espèce de défi qu’il se lançait à lui-même. Il ne souhaitait pas fouler ce sol. C’était un peu une trahison.
Pourtant il ouvre les yeux et devant lui il ressent une présence qui le trouble.
C’est son père qui s’impose à lui. Reviennent alors à sa mémoire tous les moments où celui-ci prononçait, furtivement et à voix contenue, cette phrase lourde de sens quand j’étais en captivité. Il ne disait pas quand j’étais prisonnier, non c’était bien plus fort, plus pénétrant, imprégnant chacun des enfants dans tous les recoins de la peau. Boror son prénom avait été changé en Alexandre puis en Alex pour mieux se fondre dans son pays d’accueil. Il gardait depuis toujours dans son portefeuilles sa carte d’anciens combattants et se rendait sans y déroger à leur rendez-vous annuel. Car pour remercier son pays d’accueil, après avoir fui la guerre gréco-turque où son propre père avait été assassiné, le laissant orphelin à onze ans, il s’était engagé volontaire dès le début de la guerre, laissant sa fiancée tant aimée. Mais il fut fait prisonnier très vite et envoyé en Allemagne en camp de travail. Paradoxalement c’est sans doute ce qui le sauva des persécutions car il parvint toujours à dissimuler qu’il était juif.
Alors son fils est là, sans y être, feignant le détachement en même temps que le renoncement au conflit de loyauté qui l’a jusqu’ici fait éviter ce pays.
Son entreprise lui a réservé un hôtel devant la Spree, non loin de l’Oberbaumbrücke. De la terrasse de l’hôtel Indigo il voit d’abord la rivière et s’étonne de sa largeur, de ses bateaux de croisières, de ses quais bordés d’immeubles luxueux, de sa promenade verdoyante reposante. Il oublierait presque qu’il se trouve à Berlin. Les docks de briques rouges, le vieux pont avec ses tourelles lui évoquent aussi bien les docks de la Tamise. En fin de journée il descend pour se détendre et arpente la berge. Il ne veut que marcher sous le soleil et se laisser bercer par l’eau qui coule.
Pourtant il n’en sera pas ainsi. Il se heurte à l’East Side Gallery et, comme chacun, se laisse absorber par la réalité des peintures du Mur. Des visages grimaçants, saturés de lignes multicolores emplissent une parcelle du mur. Nulle place pour le vide, la respiration, le repos de l’œil ; ils rient de nous en nous regardant, emportés dans leur folie. L’envie lui prend de partir, de se détourner de cette intrusion en lui. Il presse le pas, une porte dans le mur s’offre à lui. Mais elle est solidement grillagée et de l’autre côté un deuxième mur rappelle l’impossibilité de passer sans risquer sa vie. Des cadenas d’amoureux y sont accrochés comme partout, comme pour apaiser la dureté du symbole et croire en un autre avenir. Mais rien n’y fait, l’angoisse le surprend.
Il ne devait pas venir ici, il le savait.
Alors il court, traverse une trouée, tourne le dos au mur se réfugie dans un café, se commande une bière. Un grand écran lumineux inutile et agressif lui gâche la détente.
Le lendemain le rendez-vous avec ses collègues est à Marheineke platz. Il consulte l’itinéraire, il y sera dans quarante minutes. Il s’est vite approprié la technologie malgré son âge et se déplacer à l’étranger devient aussi simple que bouger dans un quartier familier. La matinée de réunion de travail passe très vite. Les habituelles confrontations d’expériences, les projections de graphiques, les objectifs communs l’ennuient ce matin. Cette ville l’attire malgré son indifférence revendiquée. A midi, ses collègues déjeunent dans un restaurant branché, face à un cimetière verdoyant qui ressemble presque à un parc. Le repas est rapide et une longue pause s’offre à lui. Sans y penser, il flâne dans ce lieu reposant. Il fait très chaud à Berlin en ce jour exact d’automne et prendre un peu le frais le détend.
Dans toutes les villes ou campagnes du monde il cherche à pénétrer dans un cimetière. Tombes anciennes de Prague, de Tanger face à la mer, de Santiago avec Pablo Neruda et Allende, à Buenos Aires avec les tombes arrogantes des grands bourgeois jouxtant celles des victimes du fascisme, à Paris bien sûr avec le Mur des fédérés ; mais aussi les petits cimetières, cimetière marin de Séte, tombes en pierre de lave des hauts plateaux andins, monticules de terre tournés vers la Mecque du Maroc. Les sépultures gardent la trace des religions et du rang social, de l’attachement des siens ou de leur oubli.
Alors ici aussi il flâne ; là une pierre irrégulière avec en relief deux mains entrelacées, puis deux stèles, deux blocs grossièrement découpés, voisinent sans lien apparent. C’est la végétation qui les réunit, les branches des arbustes s’entremêlent dissimulant les écritures ; Il trouve ce symbole réconfortant, Faut-il attendre la mort pour trouver la fraternité entre les hommes ? Il aime ce cimetière où le végétal l’emporte sur le minéral. Cependant quelques monuments imposants témoignent de la richesse passée de leurs occupants Famille Ubrich entre 1816 et 1893, écriture gothique, colonnades surmontées d’un fronton antique, couronne de feuilles traversée par deux grandes plumes entrecroisées. Ils devaient être fiers de la victoire de 1871 contre les Français. Décidément, les cimetières sont très parlants et plus qu’ailleurs les sociétés occidentales aiment rappeler à ceux qui restent leur puissance, leurs qualités morales, leur force personnelle. Pas de tombes juives rencontrées avec leurs petits cailloux dans un carré spécifique. Elles se fondent avec les autres peut-être dans une convivialité involontaire.
Il ne cherche rien en particulier et cette séquence inattendue l’entraîne vers le carré juif du cimetière monumental de ses parents. Il faudra qu’il y passe en rentrant.
Plus tard je me retrouvai devant le Reichtag. J’étais et je resterai longtemps dans cet état de suspension qu’on éprouve pendant ce cheminement qui va du refus à l’acceptation.
Incroyable de me retrouver dans cette coupole, aussi incongru qu’être acteur dans un film qui raconterait mon parcours. Difficile c’est vrai d’admettre mes différentes démarches depuis mon arrivée. Non, je ne devais pas me trouver là , ma promesse envers mon père aboutit finalement à cette coupole comme un plafond de verre qui se serait rompu. De fait elle est à ciel ouvert à son sommet. J’ai envie de m’envoler par ce trou à l’air libre. Envie de planer par-dessus ces toits et monuments pour y éparpiller les dernières papillotes de mes appréhensions. Ce cône inversé aux multiples facettes m’appelle comme un phare à la lumière en faisceaux sauve la vie des marins égarés. Et ces piédestaux sans statues, impression de déjà-vu, oui c’était le long des marches du palais d’été de Pékin ; seuls les socles indiquaient que les Français avaient saccagé les œuvres d’art pendant les guerres de l’opium. C’est la première fois où le malaise d’être français s’est manifesté ; ne faut-il pas oublier tous les nationalismes ? La courbe de la Spree n’est-elle pas invitation à la dérive ? Je ne suis plus là. Je pars rejoindre les rivières et les fleuves et dans cette escapade marine je reviens à la source pour mesurer le chemin parcouru. Au loin, un petit détail m’amuse : « château de Bellevue, Bellevuestrasse » aperçue le premier jour, la boucle est bouclée ; je suis parti et vais revenir chez moi, autre, puisque j’aurai assumé la mémoire de mon père et l’insouciance de mon fils venu récemment ici même pour des concerts entre copains.
Il lui reste une dernière chose à accomplir puisqu’il s’agit bien à présent de ce qu’il décide.
Une visite à la synagogue, puis au mémorial du Mur.
Il le voit ce mur, en partie conservé, en partie signifié par des poteaux métalliques pour en marquer la solidité. Il se surprend à aviser une brèche, ouverte bien sûr à présent. Comme si cela l’étonnait, il sent tout à coup un poids qui se libère. Il n’est plus question du mur réel, mais de ce qu’il abandonne à la frontière de son passé, dans ce mouvement qui va de l’injonction impérative à perpétuer le ressentiment, à cette vie enracinée dans le présent. C’est bien ce retour inattendu qui le libère à présent.
Oui je suis juif et comme tel porteur de toutes les persécutions passées ET homme du présent pour transmettre un avenir aux générations suivantes !
Josette Emo