Paysages

Passer le fronton de la plage, les derniers réverbères, les dernières cabines de bain et se laisser transporter par un crépuscule naissant. S’imaginer un ciel bleu sombre, noircissant encore, des nuages blanc-gris virant au sombre et, entendre le chuintement léger d’une bise, faisant seulement claquer les drapeaux de plage. Et, sans forcer, d’un simple plissement des yeux, découvrir au loin, la bande claire de sable fin qui fait deviner un début d’horizon. Et puis, rien qu’au travers cette image, se laisser imprégner de l’air salin, qui vivifie et qui détend, préparant ainsi une nuit bercée d’un doux ressac.

Vous voulez comme ce chasseur d’images, que cet instant dure, alors, décalquer cette photo et son ambiance sur vos rétines, avant de vous en retourner.

Le rêve commence-t-il derrière cet horizon, sur sa ligne ou bien,  avant même d’y arriver ? Tout est question de plénitude et de sérénité. La fermeture maintenant de vos paupières, n’empêche en rien, la fabrication d’un autre univers. À cet horizon, votre espace spatiotemporel vous laisse incertain, vous suggérant que vous appartenez toujours au monde réel, bien que s’y déroule des événements irréels. C’est comme cela, qu’opère la magie du rêve. C’est pour ça que vous ne pourrez pas trouver d’aboutissement sur la ligne d’horizon, qui n’est qu’imaginaire. Car, pris par la tendresse de vos pensées, vous avancez toujours plus loin, désirant vous gorger de plénitude, mais vous n’atteindrez jamais réellement le plein de ce bonheur tant désiré, de ce rayonnement. Pourtant quand vous vous réveillerez ce sera l’esprit bienfaiteur du rêve que vous retiendrez. Alors, quand la nuit s’achèvera, ne croyez pas que l’horizon s’altérera, car les soirs suivants, vous y retrouverez de nouvelles limites insoupçonnées.

                   Et vos pensées elles-mêmes, deviendront votre propre horizon.

Didier d’Oliveira

Moi, mon seul horizon c’était la lecture

J’ai vécu toute ma vie avec les livres. Mais il y a un moment où ils m’ont particulièrement transformée, à l’époque de l’adolescence, pendant les années de lycée. Mille neuf cent soixante cinq, quinze ans, l’année de la seconde fut la plus fondamentale : l’âge des éveils, des prises de conscience.

La vie réelle était gaie dans la famille et avec les ami.es. Mais nous avions peu de distractions, peu d’occasions de sortie, pas d’écrans pour occuper le temps, pas assez d’argent pour voyager, partir en vacances. Au lycée et dans la société régnaient les interdits : interdit d’approcher les garçons, pas de mixité, blouses beige une semaine, rose l’autre semaine, interdit de faire l’amour, pas de contraception ni d’avortement ; un lycée réservé surtout aux enfants des classes bourgeoises ou moyennes. J’étais décalée quand les autres racontaient leurs vacances au ski ou exhibaient leurs fringues à la mode, pas envieuse mais pas dans ce monde-là qui ne me plaisait pas du tout. Ma revanche était de leur damer le pion grâce à ma culture littéraire et historique. Je cherchais autre chose que cet horizon borné de la séduction, du mariage, de la vie de couple, de famille, de la société de consommation. La lecture étanchait ma soif d’absolu. La lecture était mon refuge, ma vengeance, mon évasion, ma niche écologique. Grâce aux livres je réussissais à élargir mon horizon, ma façon de penser et à comprendre le monde.

Alors certains livres sont entrés dans ma vie, m’ont imprégnée, pour ne plus jamais en ressortir. J’ai vécu cachée avec Anne Franck. Quand je fermais les yeux, je pouvais la voir en train d’écrire son journal. J’ai cherché à savoir pourquoi, j’ai avalé, avalé les livres sur les guerres mondiales, les camps de concentration, lu tous les romans de Primo Levi, Treblinka … Je crois que date de cette époque le désir de m’engager pour que de telles horreurs ne se reproduisent plus. À la même époque j’ai vécu avec Madeleine Riffaud  dans les maquis Vietcong  et ne ratait plus une seule manifestation contre la guerre du Vietnam. Je crus, durant une courte durée, à l’existence d’un pays eldorado, le socialisme soviétique ! J’ai dévoré alors les romans russes, en particulier Tolstoï : Anna Karenine, Guerre et paix, Tchékov, Gogol, Tourguéniev … Pour ne pas faire les choses à moitié, j’avais même choisi le russe comme seconde langue.  Heureusement j’ai vite ouvert les yeux pas seulement grâce aux livres. Mais eux aussi là encore m’ont aidée à y voir plus clair comme ceux de Soljenitsyne, et d’autres sur le goulag.

Je voulais savoir comment vivaient les peuples d’ailleurs, d’Afrique, d’Amérique du Sud. Je me suis passionnée pour l’anthropologie, Lévi Strauss, Margaret Mead.

Puis j’ai abordé la philosophie politique avec Marx. Avec ma meilleure amie, en seconde on a déchiffré ensemble le Manifeste qui nous a paru alors si difficile à comprendre.

J’ai conservé jusqu’à l’année de terminale, puis à l’Université cette boulimie de lectures, lisant les classiques : Balzac, V. Hugo les misérables, Germinal. Avec les  hauts de Hurlevent  j’ai réfléchi à ce qu’était une vie de femme dans un monde d’hommes. J’ai adoré vivre dans le monde flottant et romantique du Grand Meaulnes.

Je comblais mon désir d’aventure et d’amour avec les romans d’Ernest Hemingway. Je me suis passionnée pour la guerre d’Espagne grâce à Pour qui sonne le glas. Je sens encore la main de Jordan passer dans les cheveux courts de Maria.

Dominique Pierre

Moi, mon seul horizon c’était l’écriture

Élevé dans ces immenses régions centrales où venait se perdre la route poussiéreuse qui aboutissait à notre ferme, je n’étais pas fait pour la chasse, la poursuite du gibier avec mon père, l’élevage des chevaux, la manutention des machines. J’avais dix ans, je me rendais à l’école en attendant le bus à la croisée des chemins. Le paysage s’étendait à l’horizon, cultivé par les fermiers qui s’appauvrissaient à mesure que le prix de l’eau, privatisée, augmentait. J’ai vécu dans cette atmosphère de champs désertés, autrefois prospères. Mes parents et mes frères tentaient de se raccrocher à l’idée d’une exploitation encore rentable. Ils ne comprenaient pas mon repli dans ma chambre à contempler l’ennui qui suintait par la terre labourée. Je descendais vers la rivière qui coulait en certains endroits en torrent rapide. Perché dans mon arbre favori, j’observais au loin la maison qui me semblait un décor de théâtre. J’étais un enfant triste, toujours à chercher une raison pour m’isoler, ne trouvant aucun réconfort dans les jeux ou les échanges avec les autres.

Un jour ma sœur, la seule fille de la famille et la plus proche en âge, m’offrit un petit carnet avec un crayon attaché. Sans rien me dire elle le glissa dans la poche de ma salopette.

Sans y penser j’y inscrivis tout d’abord des bribes de conversations entendues à la maison, dans le bus, à l’école. Ces paroles se mirent petit à petit à se répondre. Je les mélangeais, les malaxais, les organisais. J’y adjoignis des cris d’animaux, des interjections téléphoniques où j’ignorais l’interlocuteur. J’imaginais le personnage à l’autre bout du fil souvent grossier, obtus, parfois violent. Je me battais ainsi contre des gens intolérants, j’exacerbais mes colères en les menant jusqu’au bout.

Puis mes personnages prirent corps. Je ne les entendais plus, je ne me heurtais plus à eux uniquement par la parole, je les visualisais. Les descriptions me prenaient du temps, il me fallait chercher les mots. Au début, ils se ressemblaient dans la laideur, ou au contraire étaient très opposés. Mais il me fallait aller au-delà. A cette époque, j’avais alors douze, treize ans, je me mis à imaginer des monstres tous très cruels, menaçants. Ce n’était pas encore ces personnages de fiction que je mis en scène plus tard et qui m’amenèrent à l’écriture de scénarios. Non, ils rôdaient, parfois minuscules autour de moi et me criaient des sortes d’onomatopées dans les oreilles. Je voulais les chasser mais n’y parvenais pas. Mon seul salut était de les faire vivre puis de les éliminer par l’écriture.

Je passais le plus clair de mon temps à noircir mes petits carnets qui s’amoncelaient dans mes tiroirs. Je ne savais pas encore que j’en ferai des héros. Je ne pouvais plus me passer de leur compagnie, ils me soulageaient et me tourmentaient, ils m’étaient devenus indispensables.

C’est cela  je crois qui fut à la base de mon écriture scénaristique de bandes dessinées et de cinéma.

Moi, mon seul horizon c’était…

Moi mon seul horizon, c’était l’extase. Mais cet état de ravissement que je recherchais absolument m’a apporté de belles déconvenues et m’a conduit directement en enfer.

Je m’appelle Félix, j’ai 31 ans et cela fait seulement trois ans que je suis redescendu dans la vraie vie.

J’ai commencé à me droguer à l’âge de 16 ans, d’abord occasionnellement à des soirées ou des fêtes.

J’étais plutôt timide, pas sûr de moi, les filles me faisaient peur..

Mes parents m’ont appelé Félix, qui signifie « chance, bonheur » ; ou bien ils ne connaissaient pas la signification de ce prénom ou bien il s’agissait d’une mauvaise plaisanterie car le milieu où je suis né et où j’ai vécu mon enfance ressemblait plus à l’enfer qu’à la félicité. Dans la famille, le bonheur ne faisait pas partie du vocabulaire.

Je ne faisais pourtant pas partie du schéma habituel des quartiers dits difficiles, de la violence ou de la déscolarisation. C’était autre chose, mes parents avaient de l’argent mais pas de cœur ; les coups de trique et les humiliations jalonnaient ma vie.

Un jour, ou plutôt une nuit, mes copains m’ont proposé de l’ecstasy, promesse de bonheur ; j’ai essayé et ce fut le début d’une vraie histoire d’amour et de dépendance entre la drogue et moi. Par la suite, avec le LSD, j’ai fait la connaissance de l’extase.

Je ne vivais plus que pour connaître ces moments de béatitude que j’ai encore aujourd’hui beaucoup de mal à décrire et les redescentes sur terre étaient d’une violence inouïe doublée d’une souffrance physique intolérable. Je devais donc trouver toujours plus de drogues, toujours plus fortes pour éviter l’enfer.

Je ne vivais plus le monde , j’étais ailleurs et en danger de mort. Je me tuais doucement tout en me laissant bercer par un monde artificiel de douceur, de couleurs, de lumières et de musique.

Plusieurs doses trop fortes ont failli m’emporter et je disais alors que la vie sans drogue ne valait pas le coup d’être vécu. C’était donc une spirale sans fin.

La dernière overdose m’a conduit directement aux urgences et j’ai été pris en charge par la médecine.

De cures de désintoxication en rechutes , je suis enfin revenu dans le monde réel ; le choc fut rude parce que je ne savais pas où était le bonheur, personne ne me l’avait appris.

Je vis encore beaucoup de douleurs mais suis à la recherche de joies simples ; l’extase existe sûrement ailleurs et c’est à moi de la trouver.

Clarysse

 

Paysages

Sur un morceau de lande qui s’avance vers la mer, un petit sentier creusé par les pas des hommes se tortille vers l’horizon ; l’herbe est presque rase, balayée par les assauts fréquents du vent marin.

Le ciel est limpide et vide de tout nuage. Au loin sur l’horizon, une légère brume de mer, fines gouttelettes suspendues dans l’air.

Une lumière crépusculaire envahit le ciel ; bout de terre qui se jette dans la mer, pointe à l’herbe rase, désertée de tout être vivant.

Pour seul bruit le ressac incessant des vagues qui frappent les rochers.

Les oiseaux sont encore endormis, leurs chants accompagneront le lever du soleil ; l’odeur des algues est puissante, apportée par la brise légère qui monte de la mer.

Je m’évade derrière la colline là où le chemin s’affine, là où s’envolent les mouettes, là où la mer les appelle ; le jour commence à peine à délaver le ciel, la musique m’emporte à contre courant.

Un monde, ailleurs, mystérieux, m’attend. Ma survie ne tient qu’à un fil et je le sais.

Ma curiosité me pousse pourtant à aller plus loin ; le ciel m’appelle, tout m’est devenu léger, j’ai quitté la lourdeur de la terre.

En bas, les bateaux passent, minuscules petites fourmis. Heureuse de partir, je me laisse guider par la musique, je danse, je saute et je bascule. Je suis dans un vaisseau spatiale, la pesanteur n’existe plus.

Je me marre de voir les hommes se débattre avec leur petite vie si absurde. Pour moi tout est devenu facile ; j’arpente le monde en mode panoramique.

Le jour va se lever et la lumière est belle ; je suis devenue une caméra qui se promène autour de moi-même ; tout me paraît si clair et si juste.

Ce bout de lande qui m’a projetée dans la lumière, m’a plongée dans une seconde vie où j’ai enfin découvert la vérité. J’ai passé mon existence à me demander ce qu’est la mort et surtout quel est le sens de la vie.

Plus bas, les bruits du monde s’adoucissent encore ; je perçois clairement la marche des choses ; le grouillement des humains aux prises avec l’agitation de leur vie me semble absurde et dénué de sens.

La musique m’absorbe à nouveau, je laisse les notes me pénétrer et descendre dans mon corps ; je n’avais jamais su l’écouter si intensément, j’étais impuissante et incapable de m’abandonner entièrement à la beauté.

Ce bienfaisant état de grâce m’est difficile à définir autrement que comme une sorte d’extase et une clairsentience absolue. J’ai plus de souvenirs que si j’avais vécu mille ans et je me souviens de la vie de tous les humains ; je suis un énorme cerveau qui a englouti toutes les informations du monde.

Je glisse encore et perd définitivement toute accroche. Le jour se lève et pourtant tout redevient noir ; la musique s’est soudainement tue. Je me sens aspirée et remonte sur la terre ferme avec un fort sentiment de violence ; je réalise avec une douleur intense que ma vie n’a été qu’une vaste farce inutile et je refuse de tout mon être de continuer la mascarade.

J’ai perdu l’équilibre et l’harmonie ; le bruit des vagues me revient en premier et l’air saturé d’iode chatouille mes narines. Je sais que si j’ouvre les yeux, je vais revenir à la vie.

Clarysse

Paysage(s)

Une route goudronnée occupe au premier plan toute la largeur de l’image. Elle avance en se rétrécissant, les deux lignes parallèles se rapprochent suggérant la perspective, la profondeur et la direction comme une flèche. De part et d’autre des plaines désertiques ou semi désertiques sont couvertes d’une végétation jaunie, rabougrie, roussie par le soleil et la chaleur ; pas un arbre, pas un point d’ombre. La route se perd à l’horizon, barré par une ligne de montagnes bleues qui tranche avec l’étendue plate et désolée. Le bleu du ciel plus clair surplombe la ligne des monts.

Au volant d’une voiture américaine il roule depuis des heures sur cette route, sans s’arrêter,  sans croiser âme qui vive. Il est temps pour lui de changer d’air, de tourner la page. Il n’a pas de but précis, seulement cette ligne à atteindre à l’horizon, toujours plus loin ; peut-être que derrière il y a une vie nouvelle, un avenir meilleur ? Une autre civilisation plus humaine, un autre climat ?…

Il commence à aborder une route plus sinueuse, en pente douce puis plus raide. Les montées, les virages se succèdent, la température baisse. Il s’élève au-dessus de la vallée. Le soleil disparaît derrière les sommets. Plus il avance et moins il voit l’horizon de plus en plus bouché par les pentes escarpées ; il ne peut pas s’envoler comme les oiseaux migrateurs pour découvrir plus vite ce qu’il y a de l’autre côté. Harassé par des kilomètres de conduite, il doit se résigner à s’arrêter. Il est seul sous les arbres, dans une forêt dense. Et si c’était là l’autre monde ?

Allongé sous un immense chêne

Dans l’immensité profonde

Forêt silencieuse, aimable solitude

les feuilles bruissent dans le vent

Mon esprit s’envole au-dessus des cimes,

rêvant, égaré, libre et inquiet

Les arbres m’entourent,

Me serrent dans leur bras

Pour me protéger de la fraîcheur de la nuit

Les oiseaux donnent un dernier concert

Avant de s’endormir

Ils me saluent de leurs chants

Comme un air de bienvenue

Au loin la mélodie d’une eau qui s’écoule

Comme les notes d’une Kora

Je m’amuse de la fourmi qui

Transporte une feuille plus grande qu’elle

L’araignée tisse encore sa toile

A cette heure tardive

La chute d’une goutte d’eau

Le coup de bec d’un oiseau

Deviennent perceptibles

Je sommeille au sommet des monts

Rejoins la reine des ombres

Je commence ma métamorphose

Aux sources du vivant.

Dominique Pierre

 

Moi, mon seul horizon…

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Le groupe de randonneurs avait passé la journée à patauger dans les rizières accrochées au flanc du volcan sous une pluie battante et tiède de mousson et avait rejoint pour la nuit un gîte où les attendaient une soupe épaisse et réconfortante de légumes du pays, des bas flancs équipés de futons épais. Devant un petit feu qui seul éclairait la pièce dans laquelle ils se tenaient, en attendant le sommeil, ils bavardaient à bâtons rompus.

La conversation roulait sur ce qui, pour chacun, avait guidé sa vie. Ils étaient tous à peu près du même âge, de solides cinquantenaires. L’un était devenu romancier pour faire vivre les personnages imaginaires qui l’avaient accompagné durant son enfance solitaire ; une ancienne cantatrice s’était reconvertie en auteure à succès de romans policiers ; un autre encore avait dit à quel point ses lectures d’adolescent avaient guidé sa vie de militant.

Leur guide n’avait rien dit. Il était plus âgé, le crâne totalement chauve, un regard gris métallique enfoncé dans de profondes orbites, un nez en forme de bec d’aigle. Ayant achevé le tour du groupe, ils se tournèrent vers lui.

Moi, mon seul horizon, c’était le pouvoir… On m’a dit que dès mon plus jeune âge, non seulement je voulais toujours tout faire tout seul, mais aussi que je prétendais décider de tout pour mon seul entourage. J’ai assez vite éprouvé la satisfaction d’être obéi. Ma mère trouvait cela charmant, mon père jugeait que cela révélait la construction d’une forte personnalité qui accomplirait plus tard de grandes choses. Mes frères et sœurs trouvaient sans doute cela plus simple de se soumettre… bien plus tard, à l’adolescence, j’ai compris qu’en fait, ils me tenaient le plus possible à l’écart de leurs activités pour avoir la paix. Un jour, lors d’une causerie en classe, chacun devait dire ce qu’il ferait quand il serait grand. J’ai déclaré que je voulais être premier ministre et tout le monde avait ri. Ce qui m’avait ulcéré… Et encore, je n’avais pas osé révéler le fond de ma pensée : je voulais être le roi. Mais je savais que ce n’était pas possible parce qu’il faut avoir un père déjà installé sur le trône et le mien était simple magasinier chez Amazone. Je ne savais comment désigner celui qui commandait à tous dans un pays.

Autant je me comportais en détestable tyran domestique, autant je savais me faire apprécier de tous ceux que je savais être plus forts que moi : parents de copains (que je martyrisais parfois), professeurs, entraîneurs sportifs, et aussi mes aînés dans le quartier pour lesquels j’acceptais des missions parfois détestables – sans jamais me faire prendre.

À la fin de mes études, il m’a fallu faire un choix professionnel pour parvenir au but  que je m’étais fixé. J’ai d’abord pensé à la carrière militaire : avec l’exemple de généraux devenus dictateurs à la suite de révolutions fomentées dans des états d’Amérique du Sud, la voie semblait facilement tracée. Mais ce que vous avez conquis par la violence risque de vous être repris de même, et j’étais d’un naturel pacifique. J’optais donc pour la politique.

À mon grand étonnement, sitôt exprimée mon intention de devenir président de la République, ce fut assez rapidement chose faite ! Le soir de mon élection, quel bonheur, quelle fierté de marcher, tout seul, dans la nuit, éclairé par des projecteurs, vers l’Arc de Triomphe symbole du pouvoir absolu. Quelle jouissance de déclarer devant le parterre de ministres et de journalistes :  je veux que d’ici six mois il n’y ait plus personne dormant dans les rues de nos grandes villes … Toutes les phrases que je prononçais pouvaient commencer par je veux ! Quand je sentais dans le gouvernement des coteries qui émettaient des réserves, j’effectuais un remaniement ministériel.

Je trouvais ma vie passionnante jusqu’à ce funeste jour de juin. À la sortie de la préfecture dans une petite ville de province, je m’étais avancé un peu vite vers les barrières où se massait une foule de curieux pour l’habituel serrage des mains anonymes qui se tendaient vers moi. Ce jour-là devint pour l’Histoire  le jour de la gifle . Tout en faisant envers et contre tout bonne figure pour les mois qui ont suivi, je crois que ce jour-là mon univers s’est écroulé. Pour parler comme nos jeunes contemporains, j’ai su qu’il fallait que je  change de logiciel .

Un silence stupéfait suivit ses paroles. Avec un petit rire, il ajouta : Voilà un épisode glorieux de mon existence… Et maintenant, si vous voulez être en forme pour l’étape de demain, au lit ! 

Danielle Fayet

Apeirogone ou la multiplicité des angles

Le jardin des délices – Jérôme Bosch
  • Point de vu littéraire

Il y eut un soir, il y eut un matin. Terre et eau confondues, corps enlacés, regards effrayés, étonnés, création d’un monde surgi de l’eau, nourriture céleste de la terre-mère, mère de toute vie. Les hommes sont nombreux, nus, en groupe, en couple, le papillon géant butine un chardon bleu, les oiseaux énormes observent la caravane burlesque qui s’éloigne lentement. Dans la nuit, la chouette observe le chaos. Création divine, frénésie insolite, songe extravagant, concentré de vie, nous sommes entrainés dans une danse insolite.

  • Point de vue d’un enfant

Beaucoup de monde, des hommes tout nus, il y en a un qui fait l’arbre droit dans l’eau. Une cigogne a fait son nid entre ses jambes. Les oiseaux sont plus gros que les hommes. Un petit rat observe un homme caché à l’entrée d’une sorte de fleur. C’est comme dans un rêve. Un vrai faux rêve. Ça donne envie d’aller se baigner dans l’eau très bleue. C’est le bazar. On peut tout faire, se baigner, enlacer la chouette qui se laisse faire, attraper des gros poissons qui vivent hors de l’eau. C’est magique. C’est vrai mais quand même un peu faux.

  • Point de vue de la couleur : blanc

 Les corps sont nus, blancs nacrés, blêmes. Le blanc est plus net dans le monde animalier. Voyez la chèvre surmontée par deux pélicans ou le cheval caracolant auprès du lion. Le jabot du chardonneret géant qui observe le couple dansant dans l’eau bleutée.

Marie Odile Jouveaux

  • Portraits

  Cette œuvre est constituée d’un nombre important de portraits, parfois figures foisonnantes comme celles situées au premier rang en bas de la peinture : portraits en buste d’hommes et de femmes aux visages amusés, se touchant les têtes et les corps dans un entremêlement de bras et de cheveux ou en ronde, immergés dans l’eau. Symboles paisibles d’une humanité heureuse entourée de fruits à déguster.

 D’autres sont représentés en couple nus et unis, accouplés parfois en des gestes érotiques, certains semblant animés comme dans une danse ; d’autres encore chevauchent des animaux fantastiques en des poses très suggestives membres presqu’écartelés et sexe offert.

 Ils semblent se diriger ensemble vers une destination prometteuse dans leur innocente crédulité, bêtes et gens mêlés. Un couple au centre, protégé par une sphère végétalisée, regarde avec confiance, comme par une fenêtre, le monde qui s’offre à eux.

  • Point de vue cinématographique

  Ce tableau est une succession de scènes qui, prises l’une après l’autre, constitueraient le scénario de la Création. Un long travelling latéral pour la marche, en haut du tableau, pourrait être le point d’aboutissement et la synthèse de cette Création en mouvement où mondes végétal, animal et humain se côtoient. La première apparition à l’écran serait ce couple primitif, sortant de la bulle transparente d’une fleur et qui, après l’exploration timide de leurs deux corps, crèverait la paroi et partirait rejoindre leurs congénères, d’abord dans le bleu de la mer où une vue en plongée oblique les montrerait, dévorant un énorme fruit, source de vie. Des oiseaux géants aux cris perçants mais harmonieux constitueraient la bande son et leur mélodie accompagnerait leurs découvertes. Une caméra à l’épaule pénétrerait les groupes entassés pour en montrer les liens serrés et les visages en gros plan tour à tour paisibles ou intrigués. La boule centrale flotterait doucement au gré des ondulations de l’eau.

 Cette œuvre donne à voir ce partage d’écran où l’espace évolue au fil du temps et nous emporte dans ses tribulations.

     Scénario original et réalisation Jérôme Bosh

  • Point de vue d’un spectateur contemporain du peintre

 Quel étrange tableau que celui de ce peintre, Jérôme Bosch, qu’il a intitulé le Jardin des Délices. Je ne sais ma foi pas, s’il s’agit d’une œuvre à caractère sacré comme le sont généralement les triptyques ou une perversion du genre. Après la première impression de surprise passée, tant cette peinture foisonne de figures fantastiques et étonnantes on décèle la volonté de représenter les hommes d’avant le péché. Adam et Eve trônent au centre du tableau, protégés par une membrane rosée et sont en harmonie avec le monde qui les entoure. Les éléments de la Création, tels que nous le révèle la Bible, végétal, animal et humain ainsi que les quatre éléments, terre, feu, air et eau s’entremêlent comme dans un espace idéal. Point de perversité, les corps nus jouissent de leurs sensations , hommes et femmes s’unissant l’un à l’autre dans un paradis abondant en ressources, poissons, animaux terrestres et oiseaux les accompagnant pour leur bien- être.

 Pourtant certains détails contribuent à nous interroger sur le devenir de cette humanité : des figures inquiètes et même tourmentées insinuent chez le spectateur une certaine angoisse ; quelque chose dans les postures parfois tête en bas ou silhouettes cassées nous forcent au doute. Finalement on est presque au bord de la gêne. Sous-jacent à ce paradis se profile la catastrophe à venir : le Déluge ou l’enfer ?

Cette peinture a t-elle sa place dans une église comme c’est le cas actuellement ou le commanditaire doit-il le conserver à titre privé comme une œuvre profane ?

  • Point de vue du noir

Cette peinture dans les couleurs primaires jaune, bleu et rouge semble par endroit pervertie par un noir velouté qui ne s’affirme pas mais sème le doute sur la beauté de l’ensemble.

 La coquille, sombre, aux noirs reflets, emprisonne un corps et est portée comme un lourd fardeau par un homme qui ploie sous sa charge. Comme une tache qui s’inscrit en contraste avec l’ensemble et nous interpelle .

Josette Emo

  • Point de vue : interview

– D’où vous vient tout cet imaginaire ? Ces êtres fantastiques, vous les avez rêvés ?

– Effectivement c’est un monde onirique, fascinant, qui n’est pas la reflet de la réalité ; et c’est ce qui m’intéresse. J’ai pu, pour certaines, les tirer de rêves, c’est fort possible mais je n’en ai pas la certitude.

– Y a t-il un sens particulier à ce tableau ?

– Le sens que je lui donne n’est pas forcément le même que celui que vous y trouveriez. On ne peut faire un cours sur ce tableau, ce n’est d’ailleurs pas du tout le but, bien au contraire. Il n’y a pas un sens, seul et unique à lui donner ; sa richesse est justement le ressenti qu’il inspire chacun et chacun y va de son imagination. Chaque personne va y voir une histoire particulière en fonction de son propre vécu. Certains vont le trouver angoissant parce qu’il est trop loin de la réalité, d’autres y verront des scènes de bonheur, de volupté, d’autres un mélange des deux, l’enfer et le paradis réunis. C’est pour ça que je peins, pour susciter l’imaginaire.

  • Point de vue philosophique :

Quel est le sens philosophique de ce tableau ou plutôt quel est son non-sens ?

On peut dire que cette œuvre n’a de sens que par son non-sens.

A priori, elle représente le monde, la vie, les hommes, les animaux, les fleurs, un mélange de la vie terrestre.

A l’analyse, le sens est difficile à trouver.

Après questionnement, on pourrait dire que l’intérêt de cette œuvre est qu’elle ne veut rien dire ou plutôt qu’elle signifie des milliers de choses, toutes différentes les unes des autres selon l’inspiration et l’imaginaire de chacun.

Que veut dire un couple dans une bulle ? un homme prisonnier d’une coquille de moule, un homme enlaçant une chouette,  des personnages à cheval sur une sorte de chat, qui n’en est d’ailleurs pas vraiment un..Des fleurs et des fruits plus gros que les êtres humains, un énorme oiseau donnant la becquée à ses oisillons humains ?

Ce sont des symboles ; mais quels symboles ? Il en existe sûrement des milliers, tous seront valables car tous viendront de votre ressenti.

  • Point de vue d’un personnage du tableau :

Allongé dans sa coquille, il fait le mort. Ou bien il est vraiment mort. Peut-être qu’il dort. les personnages autour de lui semblent plutôt paisibles et profitent des fruits terrestres. A -t-il avalé la moule et succombé pour avoir trop mangé ? Ou bien est-il lui-même devenu moule ? Un humain prisonnier ? La coquille semble ne pas pouvoir se refermer.

Son ami le transporte plus loin. Peut-être a-t-il l’intention de l’immerger dans l’eau claire pour tenter de le ranimer ?

Les personnages autour de lui sont indifférents, trop occupés à profiter de tout ce qui leur est offert. Ce qui est étonnant est qu’il est le seul à ne pas profiter de la fête ; est-il celui qui symbolise la mort ? Juste pour rappeler que l’être humain est mortel et que le plaisir n’est pas éternel ?

  • Point de vue du bleu :

Le bleu est très présent dans le tableau. Les fleurs, les fruits, grosses mûres bien charnues, le bleu de l’eau aussi.

Le bleu c’est le ciel, la mer, les rivières, la couleur des yeux des nouveaux nés..

Le bleu du tableau est plutôt foncé tout en restant lumineux ; tout ce qui est coloré en bleu est symbole de beauté, de plaisir, les fleurs, les fruits, l’eau dans laquelle on se baigne. Il donne une note de gaité, à l’inverse des autres couleurs du tableau. Il donne de la lumière. IL est symbole de paix et d’apaisement.

Clarysse

  • Point de vue éditorial :

Dans cette œuvre, Jérôme Bosch, se projette dans deux univers, distants de près de 3000 ans. Son imagination pérégrine d’abord aux environs de l’an un, quand il couche sur la toile son interprétation ésotérique du Jardin des Délices – que l’on situe dans un premier temps juste après la tentation du Jardin d’Éden. La feuille de vigne est tombée, découvrant sans contrainte, la nudité jusqu’aux confins de la bestialité, annonçant les prémices de Sodome et Gomorrhe.

Mais Jérôme Bosch, va plus loin dans son écriture et visionne par le biais de ses pinceaux, dans l’esprit Nostradamus, les années 3000 de notre ère. L’humain aura alors perdu toute créativité et sera redevenu bestial. S’accomplira ainsi l’ultime Révélation, d’où se refermera définitivement ce monde, étouffant le vivant – image de la moule qui se referme sur la vie.

  • Point de vue musical :

Le lyrisme de l’œuvre de Jérôme Bosch, nous fait penser au son de la scie-musicale, à ses vibrations modulaires ou infinies. Ses variations sont étranges et nous envoient au confins… hors de l’espace temporel. Tout comme les vivants de cette toile, dans une harmonie invraisemblable, la tonalité de cette œuvre semble se diluer dans l’éternité, attendant probablement son point d’orgue, le son de la Cymbale Divine.

  • Point de vue d’une spectatrice actuelle :

Emmener sa fille de quinze ans dans un musée est déjà une gageure en soi. Mais interroger ses sens sur l’œuvre de Jérôme Bosch, au travers de sa toile Le jardin des délices, semble encore plus abscons. D’abord, elle ne sait pas trouver les mots et interroge illico Google. _ Comment qui s’appelle le peintre ? Puis, après avoir balayé les deux ou trois premières lignes du résumé, s’arrête net. Trop long, sans intérêt. Alors, elle me regarde et dit :  Il ne devait pas être très bien dans sa tête ton Bosch, j’peux pas imaginer un instant, qu’un oiseau géant m’donnerait la becquée. Et toi, papa, à part les filles à poil, tu y comprends quelques choses ?

 

  • Point de vue du jaune :

Si, Jérôme Bosch avait été optimiste en peignant ce tableau, il aurait sans doute employé comme note dominante, le vert, vert nature, vert espoir, ou le bleu d’azur peut-être !

Alors, il faut croire qu’en cette période de sa vie, qu’il fut plutôt maussade, voire pessimiste en transformant le monde d’après Adam et Eve en un jaune perturbé, un jaune bileux, un jaune vomi, un jaune moisissure. Sur sa représentation, aucune couleur n’est vive. Rien ne reflète l’espérance, rien ne dépeint le bonheur. Au contraire, J. Bosch empreint d’un certain réalisme, se sert du jaune pour altérer les autres couleurs. Il nous fait renter dans un univers psychédélique, ou plutôt psychiatrique en utilisant un jaune comme on peut en voir dans les couloirs des asiles, afin d’annihiler toutes euphories excessives. Même quand on regarde les corps humains du tableau, ils apparaissent déjà, être en déliquescence, jaunit d’une mort prochaine.

Didier D’Oliveira

Le fil d’Ariane

Longtemps j’ai cru que j’y arriverai. Je ne m’en suis pas vraiment rendu compte. C’est arrivé petit à petit. Au début il y a eu cette déflagration brutale, suivie d’un silence étrange, lourd, presque palpable. Hébétée de stupeur, impression insolite d’être dans un tunnel, allongée sur le sol, vide autour, vide en soi, je ne ressens rien. Je n’éprouve rien. J’ouvre les yeux, noir absolu autour de moi. J’attends, je tente vainement de rassembler des bribes d’images, de sons, des paroles, des mots. Je me suis dispersée, disloquée. L’angoisse fait sont entrée me rappelle alors que je suis bien vivante. Elle m’étouffe me prend à la gorge me sort violemment de ma léthargie.

Voilà que le cœur s’emballe. Le souffle se fait court et profond. Je remonte à la surface tente vainement de trouver une sortie. Coupée du monde, coupée de moi, je ne comprends pas ce qui m’arrive. Au fond du labyrinthe je cherche en tâtonnant une issue, une sortie. Je tente de crier mais j’ai perdu ma voix, je me suis perdue hors du temps, hors de moi. Entre vie et mort. Je me lève doucement m’appuie contre le mur poisseux. Vertiges, hauts de cœur, la nausée me saisit. Comment me sortir de ce cauchemar éveillé ?

Je me parle, je divague. Mon corps à son tour se met à vibrer. Pas à pas j’avance à tâtons. Les mains appuyées sur le mur glissent lentement sur la paroi. Le chemin est si long, je m’arrête parfois, appuie le front sur le mur : respire, respire ! Je m’éloigne lentement du lieu de la chute, respire, respire ! Les larmes viennent alors brouillent la vue, soulagent le cœur, épuisent le corps. Je remonte doucement du fond de l’épouvante. Des sanglots résonnent et se perdent en cascade au tréfonds de ma nuit, c’est bien la mort que j’ai croisée, je m’en suis libérée. À quand le prochain rendez-vous qui m’entrainera dans le monde de la nuit ?

M. Odile Jouveaux

Nœud de Möbius

Sous-bois, boiserie, ribambelle, belliqueux, queue de pie, pissenlit, lie de vin, vingtièmement, mentir comme on respire, pirouette, éthymologie, j’y arrive presque, quereller, lait de vache, acheter, termophile, filer droit, droit devant, vent d’Ottan, tandem, démonstration, scions du bois, boire un coup, coup de bambou, bout d’chou, choucroute, croupir, pirouette, être ou ne pas être, étriqué, qu’est ce que c’est, cétose, oscar, cartouche, touche pas à mon pote, poterie, risotto, tôt ou tard, tartiflette, flétri, trissant, sans le sou, sous-bois, boiserie, ribambelle….

Clarysse