L’espace-monde d’une chambre

 

Il est un hôtel près de Trouville/sur Mer, célèbre par son histoire et par les personnages illustres qui l’ont occupé. Il s’agit de l’Hôtel des Roches noires, énorme bâtisse qui comptait soixante-dix chambres sous le Second Empire, trois cents en 1913. Il a vécu l’arrivée de l’électricité. Les grands bourgeois, les milliardaires américains, les aristocrates russes, les industriels allemands y venaient en villégiature du temps où Trouville était une station balnéaire très prisée des riches. Il connut les deux guerres, résista aux bombardements, fut réquisitionné par les Allemands, puis transformé en hôpital de guerre. Par la suite il fut vendu par petits morceaux sous forme d’appartements.

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Quarante notes préparatoires

1- A combien de lieues se trouve mon lieu avec le lien que je recherche ?

2- Quel lien me pousse vers ce lieu ?

3- Trouverais-je une liaison entre le lieu et le lien ?

4- Ce lieu est-il un espace limité ou un vide illimité ?

5- Et si ce lieu était intemporel ?

6- Quel est le lien entre moi et le lieu ?

7- Quel genre de lien vais-je nouer en ce lieu, avec qui, avec quoi ?

8- Même, si je vais en ce lieu, serais-je toujours en lien avec moi-même ?

9- Un atelier sur le lien ! serais-je attaché ?

10- Si je lie les Huns entre eux, le lieu sera remarquable.

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Au loin, l’horizon

La Lande n’a pas de fin, pas de contour, pas de limite, elle s’étend plate sans colline

Au loin coule une rivière

Pas d’écho, pas d’oiseaux

que le vent qui courbe les buissons

Des touffes d’herbe

Une planitude chauve

Un no man’s land sur la carte du temps

Un horizon de landes et de tourbe de bosses

Toutes sortes de verts

Vert tendre, vert d’eau, vert-maronnasse

Douceur de l’herbe vert-pomme

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Moi, mon seul horizon c’était l’écriture

Élevé dans ces immenses régions centrales où venait se perdre la route poussiéreuse qui aboutissait à notre ferme, je n’étais pas fait pour la chasse, la poursuite du gibier avec mon père, l’élevage des chevaux, la manutention des machines. J’avais dix ans, je me rendais à l’école en attendant le bus à la croisée des chemins. Le paysage s’étendait à l’horizon, cultivé par les fermiers qui s’appauvrissaient à mesure que le prix de l’eau, privatisée, augmentait. J’ai vécu dans cette atmosphère de champs désertés, autrefois prospères. Mes parents et mes frères tentaient de se raccrocher à l’idée d’une exploitation encore rentable. Ils ne comprenaient pas mon repli dans ma chambre à contempler l’ennui qui suintait par la terre labourée. Je descendais vers la rivière qui coulait en certains endroits en torrent rapide. Perché dans mon arbre favori, j’observais au loin la maison qui me semblait un décor de théâtre. J’étais un enfant triste, toujours à chercher une raison pour m’isoler, ne trouvant aucun réconfort dans les jeux ou les échanges avec les autres.

Un jour ma sœur, la seule fille de la famille et la plus proche en âge, m’offrit un petit carnet avec un crayon attaché. Sans rien me dire elle le glissa dans la poche de ma salopette.

Sans y penser j’y inscrivis tout d’abord des bribes de conversations entendues à la maison, dans le bus, à l’école. Ces paroles se mirent petit à petit à se répondre. Je les mélangeais, les malaxais, les organisais. J’y adjoignis des cris d’animaux, des interjections téléphoniques où j’ignorais l’interlocuteur. J’imaginais le personnage à l’autre bout du fil souvent grossier, obtus, parfois violent. Je me battais ainsi contre des gens intolérants, j’exacerbais mes colères en les menant jusqu’au bout.

Puis mes personnages prirent corps. Je ne les entendais plus seulement, je ne me heurtais plus à eux uniquement par la parole, je les visualisais. La description me prenait du temps, il me fallait chercher les mots. Au début , ils se ressemblaient dans la laideur, ou au contraire étaient très opposés. Mais il me fallait aller au-delà. A cette époque, j’avais alors douze, treize ans, je me mis à imaginer des monstres tous très cruels, menaçants. Ce n’était pas encore ces personnages de fiction que je mis en scène plus tard et qui m’amenèrent à l’écriture de scénarios. Non, ils rôdaient, parfois minuscules autour de moi et me criaient des sortes d’onomatopées dans les oreilles. Je voulais les chasser mais n’y parvenais pas. Mon seul salut était de les faire vivre puis de les éliminer par l’écriture.

Je passais pendant cette période le plus clair de mon temps à noircir mes petits carnets qui s’amoncelaient dans mes tiroirs. Je ne savais pas encore que j’en ferai des héros. Je ne pouvais plus me passer de leur compagnie, ils me soulageaient et me tourmentaient, ils m’étaient devenus indispensables.

C’est cela  je crois qui fut à la base de mon écriture scénaristique de bande dessinée et de cinéma.

Josette Emo

Horizons, songes et mensonges…

 

Au premier plan, une longue planche posée sur les vaguelettes figées d’un sable blond parsemé de cailloux. Une dalle de béton d’un bâtiment inachevé contre une maison de bois entourée d’objets éparpillés, abandonnés là en désordre : un poteau renversé, un tuyau d’arrosage déroulé, un grand pot de fleur en terre posé à l’envers sur un piquet. Une table en tube et plateau de bois avec son banc soudé, peut-être un banc d’écolier. Sur la table est posé un objet qui ressemble à une paire de jumelles. À droite de la table, un sapin projette une ombre noire sur un rouleau de fil de fer rouillé. Derrière le bâtiment, en partie dissimulé, un gros pick-up rouge métallisé. Plus loin au second plan, le terrain s’élève peu à peu, planté de buissons rabougris, jusqu’à l’horizon blanc de poussière et de chaleur, hérissé de poteaux électriques, peut-être une ligne de chemin de fer.

La lumière est blanche, aveuglante, les ombres sont courtes. Il est midi.

Longtemps tu as fixé au loin la ligne de rencontre entre la mer et le ciel, guettant le surgissement d’un vaisseau qui entrera au port, chargé de trésors, attendant chaque matin avec soulagement la lente émergence du soleil, parfois hors de l’océan, parfois derrière le trait déchiqueté des montagnes.

D’où vient ce navire ? Et le soleil, qu’a-t-il éclairé avant de plonger dans la sombre vallée où tu es né ? De riches contrées de contes et de légendes ? D’étranges villes hérissées de tours de cristal ? Tu finis par te décider à aller au-devant des rêves et espoirs que ces spectacles font naître en toi. Mais l’horizon recule, il se dérobe, longtemps, gardant son mystère toujours. Tu te décourages. Peut-on tourner le dos à l’horizon ? Non. Devant toi à nouveau, le voilà, fermant ton univers, mais c’est toujours un appel entêté à le dépasser, à te dépasser. Celui qui brandit un drapeau a-t-il le regard fixé sur l’horizon ? Et la femme portant sur sa tête un lourd fardeau qui s’amenuise puis disparaît derrière un repli de terrain en semant un flocon de poussière, quel est son ailleurs ? Et le marin au cap Horn, devant l’énorme masse liquide et mouvante qui se dresse devant lui haute comme un immeuble raconte-t-il devant un public de terrien, sait-il où trouver son horizon ? Que dire de l’oasien assoiffé qui se précipite vers le lac tremblotant brusquement apparu au loin, bordé de pâles silhouettes de palmiers ?

Ce sont songes et mensonges d’un horizon implacable.

Danielle Fayet

Moi, mon seul horizon c’était la solitude

Moi, mon seul horizon c’était la solitude. Quand bien même, entend-on sur les ondes ce refrain, la solitude, ça n’existe pas, j’ai longtemps fait de la solitude un refuge, aujourd’hui encore, parfois.

Bien entendu, je ne suis pas né avec ce sentiment mais c’est insidieusement qu’il a envahi mon univers. En réalité je ne suis pas né solitaire, mais déjà au berceau la solitude m’enveloppait comme un lange. Pas de soins maternels, pas de cocooning dans le lit parental, mais quand même une bienveillance qui ne me comblait pas, et la solitude qui me berçait.

Forcément, je ne pouvais pas comprendre les fondements de cette solitude, même, si mon histoire racontée fait ressortir une enfance plutôt timide dès la maternelle – maternelle ignorée de mes parents, absents.

Mais tout cela, devait néanmoins me sembler naturel, car la solitude ne s’apprend pas, elle vous apprivoise. Comme une mère, elle vous entoure, cohabite, vous fait des clins d’œil si bien, que vous finissez par l’adopter comme une amie, une confidente. Alors le grand lit, dans la chambre du fond, juché à un mètre du sol, se transformait en niche où, protégé par un édredon d’une grosseur invraisemblable, je pouvais tantôt m’habituer, tantôt haïr ma solitude. Alors le tas de sable, déposé contre le mur à l’arrière de la maison, sans doute à l’abri des prédateurs, mais hors de vue de mes grands-parents, était-il pour moi le terrain de jeux idéal, pour jouer avec la solitude. J’y faisais des châteaux de solitude, y creusais des tunnels de solitude, y cachais mes quelques soldats de plomb pour enfin, faire la guerre à la solitude.

Mon seul horizon, croyais-je, était la solitude. Au fil du temps, cette compagne m’est devenue fidèle et même, si la vie ma révélée plusieurs visages, la solitude sait, quand cela est nécessaire, toujours venir à ma rescousse.

Didier d’Oliveira