Maria. Elle s’appelait Maria. On s’est rencontré à la faculté de droit Nous étions l’une et l’autre deux étrangères dans ce pays de froidure. J’avais perçu son accent, d’où viens-tu ? De Pologne me dit-elle en esquissant un sourire. Maria, je l’aidais à prendre des notes, à décrypter des tournures de phrases un peu complexes. Maria, une énigme pour moi. Je trouvais étonnant de venir de Pologne. Pour moi ce pays se baladait sur des airs de Frédéric Chopin. Nicolas Copernic, astronome, affirma que la terre valsait autour du soleil, tandis que Marie Sklodowska-Curie découvrait la radio activité.
J’ignorais son histoire, je lui racontais la mienne. Maria souriait, semblait heureuse, mais mystérieuse.
Un jour en plein cours de droit criminel une bande d’étudiants agités – chevelus, portant des pantalons patte d’eph- emblème de la contre-culture du moment, vestes brodées de fleurs, symboles de paix, hippies rebelles – surgit derrière le prof, le bousculant, vociférant, interpellant les étudiants modérés, scotchés sur leurs strapontins ; effet surprise garanti.
La foule des potaches se leva, commença à brailler quelques slogans en vogue. Le chahut gagnait l’amphi. Maria, figée écarquillait les yeux, Maria ne souriait pas, elle attrapa ses affaires et d’un pas rapide se dirigea vers la sortie.
Où cours-tu Maria ? Que caches -tu ? Le regard éperdu, Maria ne me voit pas, ne m’entend pas, une détresse immense figée sur son visage. À cet instant précis je mesure le gouffre qui nous sépare. Maria je croyais te connaître, je ne sais rien de toi. Tu me dis alors dans un souffle : je fuis les mouvements de foule, les hurlements, la peur me colle à la peau, je n’y peux rien, me sauver, me cacher, fondre ; disparaître. Loin du tintamarre discordant, nous trouvons refuge sur un banc, Maria se calme. Alors sans un mot d’un geste lent elle relève la manche de sa veste, bras gauche bien en évidence. Je regarde, découvre médusé le n°, le tatouage infamant incrusté dans sa peau. Pardon Maria je n’y ai pas pensé.
–Maria n’existe pas me dit-elle, Maria a disparu sous le n° 12 032. Il a survécu lui, il a fui, il est monté à bord sur un bateau, a traversé l’océan, s’est échoué sur ce continent .
Oublie Maria, elle est restée la-bas, derrière les barbelés, dans le pays qui l’a vu naître.
Maria n’est plus qu’une ombre vagabonde. Maria ne pleure pas, Maria n’a plus de larmes.
M. Odile Jouveaux