Ainsi, il était arrivé au pouvoir. Lui, le dictateur de la transparence, celui qui avait promis au pays de révéler tous les secrets, ce qu’il nommait les turpitudes des autres… Car bien sûr, c’était toujours chez les autres, que se logeaient le mensonge, le secret qui spolie, empêche, vole, et détruit… Les gens étaient devenus de plus en plus intransigeants, exigeants toujours plus de révélations, de dévoilements, et partant, plus de sanctions, d’emprisonnements.
Et lui, le dictateur de la transparence avait profité de ce climat pour monter dans les sondages et se faire enfin élire par une majorité haineuse et justicière à la tête de l’État. Il avait tant promis… Notamment, il avait élaboré avec l’aide de chercheurs acquis à ses idées, un procédé chimique qui permettait de lire nos pensées dans notre cerveau. Ainsi, nous allions enfin pouvoir accéder à la vérité du sujet, distinguer le bon grain de l’ivraie chez tout un chacun.
Isabelle et Jean habitaient ce pays. Ils étaient jeunes et plein de talents ; ils s’aimaient depuis déjà huit ans, étaient encore éblouis l’un par l’autre, même si la période dite de lune de miel, était déjà un peu révolue. Ils avançaient dans la vie, ensemble, se projetaient ensemble dans un avenir heureux. Ils ne se sentaient pas tellement concernés par ce qui s’échafaudait dans les sphères politiques du pays, ils étaient trop occupés par eux-mêmes, leur travail, leur famille et leurs amis, et puis aussi, ils avaient renoncé peut-être à leurs aspirations de jeunesse à ces idéaux sociaux qui les portaient, pour se concentrer sur ce qui faisait leur quotidien le plus immédiat.
Ainsi quand le dictateur de la transparence avait été élu, ils s’étaient alarmés, bien sûr, mais ils avaient pensé que les institutions les protégeraient et que l’impact sur leur vie serait au total peu significatif, comme du reste, les alertes des écologistes pouvaient toujours faire penser que le danger c’est pour les autres, ceux qui sont loin (en Afrique ou en Asie) et qu’il suffit d’aller plus loin vers le nord pour ne pas être impacté.
Or voici que ce 18 mai, Isabelle et Jean, le matin, pendant leur petit déjeuner, avait entendu un bruit strident ; ça venait du dehors, c’était sur toute la ville, voire sur tout le pays, c’était un bruit tellement puissant, assourdissant qu’il était impossible d’y échapper. Ça avait duré quelques secondes, peut-être dix ou douze… Mais après un grand silence, s’était installé un blanc de bruit… Plus rien… Et immédiatement après, tout avait été différent, incompréhensible d’abord. Comme si tout le monde parlait en même temps… les pensées des uns et des autres livrées sur la place publique, dévoilées, directement compréhensibles.
Isabelle et Jean, au petit déjeuner, se regardent et lisent l’un dans l’autre, tout, un brouhaha de pensées incohérentes, qui se chevauchent, se bousculent, s’entremêlent. En émerge, parfois, des pensées construites, bizarres, des jugements, des opinions, des couperets qui tombent et empêchent Jean de reconnaître Isabelle dans tout ce fatras, qui empêche Isabelle de reconnaître son Jean.
Ainsi, c’est arrivé, ils ont mis au point le procédé qui rend chacun transparent pour l’autre. C’est à la fois terrible et formidable, jubilatoire et atroce.
Isabelle et Jean se regardent et ne se reconnaissent plus. Ainsi tu es aussi celui-là se dit Isabelle. Donc il y a aussi tout cela en toi, pense Jean ? Quelle aubaine de savoir ainsi ce que tu penses en vrai… Quelle chance d’avoir enfin accès à ces petits secrets, cachés dans ton inconscient. Mais aussi quelle horreur : je ne savais pas tout cela de toi. Je ne voulais pas le savoir peut-être… Est-ce moi qui étais aveugle ou toi qui étais un menteur?
Comme ils s’aiment si fort, cependant, comme ils s’estiment, ils se sentent très malheureux, à vif. Malheureux de ce qu’ils ont perdu, en proie constante au doute sur eux-mêmes, car cette transparence les dépouille de l’épaisseur, de leur être, de leurs rêves, de leur liberté.
Laurence Balguérie