Point final. Point d’orgue

Le vieux monsieur est assis dans son fauteuil tourné vers la fenêtre de sa chambre dont il ne sort plus. Il regarde, observe ce qui se passe à l’extérieur sur le parking de l’établissement prénommé « les jardins d’Ispahan », choisi par ses enfants pour son confort et sa sécurité. Le vieux monsieur n’en croit pas un mot. Sur ses genoux un livret, couverture cartonnée, verte, sa couleur préférée, c’est lui qui l’a choisi.

Ce livret il ne s’en sépare pas, même pour dormir. Parfois il le feuillette, retrouve alors quelques pans de son histoire. Il a tout raconté à cette jeune femme qui venait chaque jour pour parler des grands événements, des petits riens, des bonheurs, des malheurs qui ont émaillés sa vie. C’était avant, avant d’entrer dans cette prison dorée offerte par ses enfants comme un cadeau royal (du moins le pensent-ils) à ce cher papa qui n’en finit pas de s’éteindre ! Que diable ! Aurait-il oublié de mourir ?

On frappe à la porte :

— Puis-je entrer Max ? C’est Isa, votre biographe.

— Entrez, entrez Isa, je vous attendais. J’ai quelque chose à vous dire.

Isa s’installe sur le bord du lit face à Max. Isa est gaie, souriante

— Ce sera notre secret, vous n’en parlez à personne.

Max ouvre le livret, lit la dernière phrase :

«  Il y a un temps pour tout, un temps pour naître, un temps pour vivre, un temps pour mourir »

Voyez vous Isa, ce qui me chagrine c’est le point final juste après le mot mourir, il marque la fin du texte. Tout est dit. Je n’ai rien à ajouter. Je n’ai plus rien à vivre. Alors la nuit dernière, j’ai imaginé une autre fin moins brutale. Remplacer ce point final par un point d’orgue ! Vous comprenez ? Une sorte de pause qui se prolonge dans le silence. Le temps suspendu c’est moins radical, c’est plus doux, vous entendez ce que je veux dire ? Et pour compléter je ferai suivre ce point d’orgue par deux, trois pages vierges , histoire de continuer le récit dans l’au-delà…

Isa sourit,  — vous avez raison Max, je tiendrai compte de votre remarque pour mes prochaines biographies. Isa quitte Max, un dernier sourire, un adieu pour l’éternité.

Le téléphone sonne dès son retour, Isa décroche :

 — Max vient de nous quitter, son livret ouvert sur les pages blanches   « à bientôt » a-t-il écrit sur la première page.

M. Odile Jouveaux

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