L’extrait de naissance était limpide et transparent. Nul doute possible sur l’état civil de ce grand-père à la filiation mystérieuse. Les mots là, clairs et indéniables. Jean B. né le 12 avril 1874 de Marthe C. et de George B. Jeannie ne lut pas la suite, déçue plus qu’elle n’aurait voulu le croire par la vérité qui lui explosait à la figure. Ainsi donc cette histoire rocambolesque, follement romantique, n’aurait aucun fondement ? Serait-il possible que tout cela ne soit qu’élucubration mentale d’une tante avide de sentimentalité et éprise d’un léger parfum de scandale ?
« Ecoute-moi ma poulette, l’entendait-elle encore lui raconter, on va te dire que je radote, que j’affabule et on va soigneusement détourner la conversation à chaque fois que je veux en parler. Mais moi je sais ce que je sais et un jour viendra où la vérité éclatera au grand jour. » Pour son malheur la tante décéda bien avant et à ses obsèques Jeannie reçut des mains d’une cousine des cahiers, remplis de notes et de petits tableaux fléchés, qui lui étaient destinés. « Maman tenait à ce qu’ils te reviennent, avait dit la cousine soulagée de s’en débarrasser, et elle avait ajouté un peu moqueuse, tu pourras continuer les recherches si ça t’intéresse. » C’est ainsi que Jeannie s’était peu à peu passionnée de généalogie et qu’après avoir décrypté les notes de sa tante, elle avait poursuivi la recherche de la vérité sur les origines paternelles de ce grand-père sur lequel planait l’ombre d’un secret inavouable. Qui en était réellement le père ? Tant d’indices laissaient croire à une usurpation d’identité ou plutôt à un arrangement. Le George B. de l’état-civil était-il un prête-nom, un homme au même patronyme que le célèbre Père B., un pauvre bougre désargenté qu’on aurait à l’époque soudoyé afin qu’il couvre la honteuse paternité d’un homme d’église ? De nombreuses concordances de temps et de lieux donnaient crédit à cette histoire auréolée de mystère : la mère du grand-père vivait dans le même quartier parisien que le prêtre, elle fréquentait l’église où il prêchait, on avait retrouvé caché dans un cadre, un petit mot doux du style alambiqué de cette époque qui laissait entrevoir une idylle clandestine. Jamais de son vivant la mère n’avait parlé à son fils de son père légal, celui qui l’avait reconnu avant de disparaître quelques mois après sa naissance. Jeannie passait des heures à fouiller les archives heureusement mises en lignes, à recouper les informations glanées par sa tante avec les actes officiels et les quelques biographies du père B. Ses recherches infructueuses finirent par la pousser à se questionner sur l’intérêt de connaître la vérité. « En admettant que je sache enfin si ce Père B. était réellement le père, quelles en seront les conséquences ? » Elle imagina la suite, la Une des journaux, le scandale, « l’enfant caché », la réputation de ce presque canonisé entachée, la honte de l’Église … Elle rangea tout, carnets, notes et tableaux dans un carton, se désabonna des sites de généalogie et trouva la paix.
Annie Brottier