Folie de la guerre
Depuis des mois ils étaient enfermés dans ce campement retranché, un endroit perdu ignoré des guides touristiques. Une vraie guerre de tranchée faisait rage. Ils attendaient à l’affût, tendus comme des arcs. Ils n’entendaient plus les chants d’oiseaux. Y-avait-il encore des oiseaux ?Étaient-ils tous partis ?Étaient-ils morts ? Les hommes, eux ne pouvaient pas fuir.
L’un d’eux, chaque soir au crépuscule commençait par faire un dérisoire salut militaire. Puis il enlevait ses vêtements, levait les bras au ciel et s’allongeait sur un lit de feuilles. Il ne sentait pas le froid. Les autres soldats le regardaient de loin. Un soir, l’un d’eux dit tout haut comme s’il se parlait à lui même : « On apprend tant de choses sur un homme dans un lit ! Bien plus qu’en l’obligeant à divaguer pendant des semaines sur un divan. Ici dans ce lieu maudit, sans lit, sans divan, celui-ci cherche un moyen de s’échapper. Il retrouve la chaleur de la terre, son odeur d’humus, nu comme un bébé qui vient de naître. La guerre va tous nous rendre dingues. »
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Rendez-vous crépusculaire
En ces jours de printemps, elle sent monter en elle un désir comme la sève dans les arbres. Elle sort au crépuscule, grimpe un chemin qui la conduit au sommet du petit mont où elle peut admirer la vue panoramique sur la vallée, les champs en contrebas, les forêts toutes proches. Puis elle va dans cette petite clairière bordée d’arbustes et d’arbres pas très hauts. A ses pieds, une lande d’ajoncs et de bruyère. Au coucher du soleil, elle se tourne vers l’Ouest, fait un salut militaire comme un hommage à l’astre solaire avant qu’il disparaisse dans la nuit. Ou bien est-ce un signal convenu entre elle et l’oiseau mythique avec lequel elle a rendez-vous ? Elle a découvert son existence en feuilletant un vieux guide touristique de sa région qui expliquait que cet oiseau très rare et difficile à observer nichait justement tout près de sa maison. Un oiseau lié à toutes sortes de légendes, visible seulement au crépuscule. Elle l’attend. Pensant à son mari, une phrase lui revient : On apprend tant de choses sur un homme dans un lit bien plus qu’en l’obligeant à divaguer pendant des semaines sur un divan. Elle chasse cette pensée, respire à plein poumons et jouit de ce moment délicieux de liberté. A cette heure mystérieuse, entre le jour et la nuit, l’engoulevent, ose se montrer. Il l’avertit d’abord avec un petit cri puis surgit des bosquets, vole en zig zag comme l’éclair, à la fois lourd et furtif. Elle le suit des yeux. Il s’envole rien que pour elle. Elle est comme en apesanteur, et voltige avec lui dans la nuit.
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Comment retrouver les couleurs d’origine ?
Quand elle se faufile dans le lit, il est dejà endormi. Autrefois, elle l’aurait contemplé avec tendresse, elle se serait approchée de lui, aurait adoré sentir sa peau tout près d’elle.
Aujourd’hui, les années ont passé. Songeuse, elle se rappelle cette phrase : On apprend tant de choses sur un homme dans un lit. Bien plus qu’en l’obligeant à divaguer pendant des semaines sur un divan ou un sofa. La nuit dernière, même scénario, même routine : elle est rentrée tard du travail, il était déjà couché. Quand elle l’a rejoint, qu’elle s’est s’approchée, il s’est retourné. Et la machine ronflante s’est mise en route. Ce soir elle ne parvient pas à s’endormir. Elle essaie de faire diversion en regardant une série policière sur la tablette, casque sur les oreilles. A l’écran apparaît un gradé faisant un salut militaire au passage d’un Président. Elle éteint rageusement ! Elle se penche et extrait de la table de chevet un vieux guide touristique sur l’Italie : Venise, Florence, Rome. Elle repousse ces images rappelant leurs voyages amoureux. Elle se lève et réfléchit. Je dois prendre une décision, rompre cette routine !
Le lendemain elle revient de bonne heure du bureau, lui propose une sortie au crépuscule en lui promettant de rentrer tôt. Il accepte sans grand enthousiasme mais quand même, elle réussit à l’entraîner dans ce qu’elle imagine une promenade romantique. Emportée par l’heure magique, elle s’arrête et lui déclame dans le soleil rougeoyant le poème de Baudelaire Crépuscule du soir. Pour tout commentaire il dit : On rentre chérie !
Dominique Pierre