C’est l’heure, il se tient seul dans la pièce vide où se joue chaque soir la même partition musicale : Le Crépuscule des Dieux , toujours à la même heure, au crépuscule il se tient debout raide bras gauche sur la couture du pantalon, main droite portée vers la tempe, regard braqué sur la porte fenêtre ouverte, il fixe le couchant du soleil, garde à vous !
Les walkyries envahissent l’espace, la chevauchée embrase la pièce, l’homme se tient raide, extatique : rompez ! La musique s’estompe, la pièce se vide. Il s’affaisse dans son voltaire défraîchi. Épuisé et heureux. Il s’évade, feuillette le guide touristique inaltérable… ce soir ce sera Vienne pour la énième représentation du Crépuscule des Dieux. Avec en voix hors champ, dernier plan : On apprend tant de choses sur un homme, dans un lit ! Bien plus qu’en l’obligeant à divaguer pendant des semaines sur un divan
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Toujours à l’ouest, c’est là qu’il se couche. Depuis son plus jeune âge elle observe la course du soleil d’est en ouest.Dans le village on la prénomme Vent d’Ouest ; Chaque soir Vent d’Ouest quitte sa maisonnette, guide touristique sous le bras, elle trottine vers la dune. C’est l’heure marmonne-t-elle, personne ne s’en préoccupe, Vent d’Ouest est à l’ouest, c’est comme ça. Assise sur la dune, elle observe le crépuscule. Vent d’Ouest est dans son monde. Elle a tout perdu quand les gendarmes au garde-à-vous sont venus la saluant gravement : …Il est parti, il ne reviendra pas.. Depuis ce jour, elle s’installe sur la dune jusqu’à ce crépuscule sans soleil, caché par la brume de mer et les larmes qui ravagent son visage. Vent d’Ouest s’en retourne attendant le lendemain, puis le lendemain du lendemain un crépuscule qui ne meurt pas. Vent d’Ouest divague : On apprend tant de choses sur un homme, dans un lit ! Bien plus qu’en l’obligeant à divaguer pendant des semaines sur un divan
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Il s’arrête : vous allez loin ?
— À l’ouest répond-elle
— Montez, j’y vais moi aussi.
Sur le siège , un guide touristique écorné, elle s’assied le prend sur ses genoux, ayant soin de conserver la page sélectionnée. L’homme, taciturne ne bronche pas. Il conduit. Point..
— Savez-vous où le trouver ?
— Comme d’habitude à l’ouest, répond-il
— Vous a-t-il donné une heure ?
— Pas vraiment mais c’est plutôt le soir, au couchant
— Oui, c’est ça, au crépuscule. Et vous le voyez tous les soirs ?
— Non, parfois il se cache
— Ah ! Vous avez remarqué, les soirs de brume, de pluie.
Elle se tait, le moteur ronronne, paisiblement le soir s’étend sur la rive. La voiture s’arrête, il sort promptement, se tourne vers le large salue militairement la fin du jour au crépuscule. Tandis qu’elle observe la scène il remonte et reprend la route en sens inverse, la dépose où il l’avait cueillie.
— À demain, dit-il même heure, même endroit
Elle fantasme :
On apprend tant de choses sur un homme, dans un lit. Bien plus qu’en l’obligeant à divaguer pendant des semaines sur un divan *
M. Odile Jouveaux
*Simone de Beauvoir – les mandarins