Au crépuscule…

Il m’arrive assez souvent de me promener aux dernières lueurs du jour. Mes pas aujourd’hui me portent vers le cimetière situé au-dessus de l’école primaire. Évidemment je ne rencontre personne, seul le hululement des chouettes résonne et apporte un peu de vie. Tout naturellement, sans même y avoir pensé, je m’approche de la tombe de mon père lorsque tout à coup, des feux follets accrochent mon regard.

Paniqué, j’essaie de me faire tout petit et m’allonge sur le marbre froid. Quelle idée stupide ! J’ai l’impression d’être sur mon lit de mort et repense à cette phrase De Simone de Beauvoir : « On apprend tant de choses sur un homme, dans un lit ! Bien plus quand l’obligeant à divaguer pendant des semaines sur un divan ». Que pourrais-je donc vous apprendre dans cette position ? Que je suis terrorisé, que je ne rêve que d’une seule chose : Poursuivre la lecture du guide touristique qui m’emmènera à Corfou au printemps. J’ose me retourner en souhaitant que mon père lui n’en fasse pas de même ! Ouf, les feux follets ont disparu, j hésite encore quelques secondes avant d’enfin me relever. Ce que je fais, les jambes encore flageolantes, les mains engourdies et signe mon départ vers mes pénates autrement plus chaleureuses en esquissant maladroitement un salut militaire à l’encontre de mon géniteur, capitaine ayant servi dans l’infanterie de Marine.

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En ce moment, j’aime regarder le soleil disparaître à l’horizon. J’en fais même des vidéos car pendant ces quelques minutes voltigent dans un ballet surpassant toutes les chorégraphies que l’on peut imaginer, les étourneaux. Pourtant, je hais ces oiseaux qui par leurs déjections pourrissent ma voiture et par leurs cris assourdissants m’empêchent de raisonner une fois qu’ils ont envahi les arbres alentours. Alors, parfois, agacée plus que d’habitude, je descends et tente d’amorcer un dialogue avec eux. Tout d’abord, par déférence un peu sournoise, je leur présente mon salut militaire le plus respectueux. Ensuite, je sors mon guide touristique et leur demande le silence pour qu’enfin je puisse leur proposer une destination adéquate pour leurs rituels. Certains acceptent, d’autres non, enfin je le crois… C’est un peu comme pour cette citation de Simone de Beauvoir : « On apprend tant de choses sur un homme, dans un lit ! Bien plus quand l’obligeant à divaguer pendant des semaines sur un divan ». Mais je ne perds pas courage et retourne chaque soir au pied de ces arbres prêcher la bonne parole. Il faut être convaincue ou inconsciente pour croire à un miracle. Toujours est-il qu’un jour, il y en eut un, tous avaient pris la poudre d’escampette. Pour quel lieu, quelle contrée, quel continent, je n’en sais rien. Je prie simplement pour que l’an prochain mes souhaits aient porté leurs fruits.

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Depuis toujours, le château de Camisole nous hante, mon mari et moi. Il est situé sur une île, très proche de la côte et de ce fait n’est entouré totalement par l’eau qu’aux grandes marées. Cet endroit est très prisé puisque le guide touristique nous indique qu’il fait partie de la côte de Granit Rose. Allons donc pêcher des ormeaux, c’est une marée de 100. Bien décidés à en ramener le plus possible, nous ne prenons pas garde à l’heure et bientôt, nous voici incapables de regagner la terre ferme. L’orage menace et nous devons nous abriter, non sous les pins mais dans la seule demeure qui existe, le fameux château. Sauf que moi, j’en ai une trouille dingue et par conséquent un comportement irrationnel. Je m’allonge près de la plage, me recouvre d’aiguilles de pin qui foisonnent par ici. Mon mari me dit que je ne suis pas raisonnable, qu’il faut rentrer au château. Je voudrais bien t’y voir, non, non, ton oncle doit encore rôder là-bas. Mais de quel oncle parles-tu ? De celui qui faisait tourner les tables, qui parlait aux morts et passait son temps à faire des saluts militaires absurdes. Mais tu sais bien que ce ne sont que des sornettes. Non, non, j’y crois et je n’irai pas. Pourtant, réplique t-il les lits sont nombreux et d’après Simone de Beauvoir : « On apprend tant de choses sur un homme, dans un lit ! Bien plus qu’en l’obligeant à divaguer pendant des semaines sur un divan ! » Tu ne veux pas en savoir plus sur moi insiste mon époux ? Oui, non, enfin je ne sais pas. La seule chose que je sais, c’est que le crépuscule est tombé et que l’on va devoir passer la nuit ici sous la pluie. alors laisse-moi m’ensevelir petit à petit dans la terre.

Corinne Ayma

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