Oui, mais pourquoi ?

Je ferme mes oreilles à toute évocation de problèmes financiers. C’est comme ça depuis longtemps. Je ne sais pas d’où me vient cette incapacité à supporter la moindre référence à l’argent, le moindre questionnement, la plus infinitésimale interrogation sur le montant d’une transaction quelle qu’elle soit et les éventuelles conséquences de déséquilibre financier qu’elle pourrait engendrer. C’est bien simple, aussitôt que le mot argent atteint mon oreille je l’associe au mot problème et je me ferme comme une huître apeurée, je change de sujet si c’est au cours d’une conversation, je raccroche brutalement si c’est au téléphone, d’un coup de télécommande rageur j’éteins la télévision, voyez-vous, je ne supporte pas !

– Oui, je vois bien mais, pourquoi ?

– Pourquoi ? Mais c’est justement pour le savoir que je suis là, allongé devant vous, en proie à une agitation infinie qui me pourrit la vie ! Pourquoi ? Parce que je me sens totalement démuni, comme submergé par un problème existentiel qui me dépasse, un problème qui n’est pas le mien, parce que, c’est quand même un comble, moi, je n’ai pas de problèmes financiers.

– Ah oui ? Et pourquoi ?

Comment ça pourquoi ? Mais parce que je fais en sorte de ne pas en avoir ! Je tiens mes comptes bancaires à jour, je surveille mes dépenses, je prévois mes achats, je mets de côté en prévision, on ne sait jamais les coups durs qui peuvent tomber sur la tête, je fais très attention.

– Je n’en doute pas, mais pourquoi ?

– Justement, parce que je fuis la confrontation avec tout ce qui pourrait devenir un problème d’argent. J’ai trop vu ma mère trembler de peur, trembler de rage contenue aussi quand elle devait rendre compte à mon père des dépenses qu’elle avait faites dans le mois pour la tenue du ménage. Je revois la pile de tickets de caisse qu’elle rangeait soigneusement dans l’enveloppe consacrée à cet effet qui gonflait au rythme des jours qui passaient. Je l’ai vue blêmir, j’ai vu ses larmes couler quand par malheur, au bas de la colonne verte de gauche et rouge de droite, les nombres ne s’équilibraient pas. Pour deux ou trois francs, c’était la monnaie de l’époque, c’était la catastrophe. Vous vous rendez compte  …

– Oui, mais pourquoi ?

– Mais parce que mon père entrait dans une rage folle, parce que ma mère rougissait comme si elle était coupable, parce qu’il exigeait qu’elle avoue un achat caché, une dépense immodérée, un larcin frauduleux, que sais-je encore. Sa fureur démesurée balayait tout, livre de comptes, tickets de caisse, menue monnaie, tout atterrissait bruyamment aux pieds de ma mère pétrifiée qui se penchait pour tout ramasser sans dire un seul mot. Vous pensez bien que c’était préférable.

– Certainement, mais pourquoi ?

– Pourquoi faut-il que je vous explique tout comme si ce n’était pas évident qu’il s’en serait pris à elle physiquement si elle avait osé ouvrir la bouche. D’ailleurs, pour dire quoi ? Qu’elle allait tout recompter, que peut-être un ticket était tombé du porte-monnaie, que sûrement une pièce avait glissé dans sa doublure, que c’est probable que l’épicier avait fait une petite erreur sur la note… Cela n’aurait servi à rien. Attendre que l’orage passe, c’était ce qu’il y avait de mieux à faire.

– Sans doute, mais pourquoi ?

– Parce que c’était la meilleure façon de se protéger, de nous protéger. Mon père, une fois sa colère épuisée, se calmait et venait même la consoler non sans au préalable lui avoir rabattu les oreilles avec forces explications et  justifications de son mécontentement. En tant que chef de famille rapportant l’argent à la maison, il était en droit d’attendre que le fruit de son labeur soit géré avec efficacité et honnêteté. Et ce discours tant rabâché, truffé de mots de la finance – calcul, argent, comptes, dépenses, déficit – perclus de valeurs morales – loyauté, bonne foi, fierté confiance -, ce discours m’a hanté jusqu’au jour où j’ai pris la décision de fermer mes oreilles à toute évocation de problèmes financiers

– Une sage décision, mais pourquoi ?

Annie Brottier

Laisser un commentaire