Toi…

Chère toi

Imagine-moi scotchée devant ce tableau du peintre El Greco que j’ai vu au MET hier après-midi. « Vue sur Tolède », simple paysage d’après le titre, mais quelle puissance, quelles forces déchaînées ! Aucun personnage et pourtant j’ai eu la sensation intense d’être face à une personnalité qui me happait, me frappait de plein fouet, et ce quelqu’un, c’était toi. J’ai vu dans les jets de bleus intenses et les noirs profonds du ciel ton regard, si glaçant, si froid, celui que tu m’as lancé ce fameux soir.

Je suis restée longtemps, transpercée par les flèches que dardait ce ciel tourmenté. J’ai vu les lignes blanches si fines et fragiles trembler, oui trembler et glisser sous les coups de tonnerre vers les profondeurs des méandres que dessine le fleuve en contrebas. La ville qui ploie sous le poids de la tourmente, la ville dont les bases s’affaissent, dont les murs vacillent et dont les fortifications s’enfoncent dans le ravin, cette ville c’est Tolède dont on dirait qu’elle glisse inexorablement dans le gouffre des eaux noires et tu l’auras compris, cette ville, c’est moi aussi. J’ai vu dans les collines d’un vert lumineux la vigueur et la vitalité de ta fureur. J’ai vu au fond de l’abîme le reste à moitié avalé d’une muraille qui n’a plus la force de sa vocation, celle de défendre et protéger sa ville. J’ai senti bouger les lignes courbes des méandres comme des tentacules qui enserrant un corps vivant, broieraient lentement ses membres en l’asphyxiant. Plantée là devant le tableau, j’ai porté les mains à mon cou, à mon coeur et n’ai pu étouffer les sanglots qui me submergeaient. Les mots que je n’ai pas su te dire ce soir-là, la douleur que j’ai ressentie, tu les trouveras je l’espère dans l’œuvre que je t’envoie.

Bien à toi

À toi.

Quelle imagination ! Je ne te connaissais pas un talent d’analyse picturale aussi poussé ! Quelle avalanche de sentiments dégoulinants ! Mais pourquoi pas après tout ? C’est un jeu auquel je veux bien me prêter et te dédie pour réponse cette œuvre que tu connais sans aucun doute. « La nuit étoilée »  de Van Gogh me fait l’effet d’un rouleau compresseur. Vois-tu toutes ces volutes qui roulent et déferlent comme une tournade qui tourbillonne et emporte tout sur son passage ? Vois-tu cette bande lumineuse écrasée entre la pesanteur du ciel et la montagne sombre ? Vois-tu les étoiles et la lune auréolées d’une lumière incandescente qui roulent, roulent sans fin en un cercle vicieux ? Vois-tu enfin, tapi dans l’obscurité, ce minuscule village dont le clocher pointu peine à s’élever et les maigres cyprès aux branches déchiquetées par le vent ? Cette fougue écrasante, cet ouragan ravageur, le comprends-tu enfin, c’est toi. J’ai trop longtemps subi le poids de ta volonté, l’agressivité de ton égo surdimensionné, toujours sûre de toi, toujours à imposer tes désirs sans connaître les miens. Moi le village, si calme dans la nuit de Van Gogh, je n’ai pu contenir plus longtemps la colère qui montait. La fureur de ton ciel, la violence du mien, à parts égales peut-être pourrons-nous nous retrouver, qui sait ?

Annie Brottier

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