Toi, toi, mon toi…

Je te regarde et toi, comme souvent tu regardes ailleurs… Tu es assis à ton
bureau…à mon bureau plutôt, et tu écris … mais qu’écris tu ? À qui ?
Tes jambes, sagement repliées sous ta chaise, ton grand corps penché et absorbé
dans la tache, ton costume sombre des jours ordinaires… tu écris et tu ne me
regardes pas… Je te fixe pourtant … mais tu ne vois rien, de mon désir, de mon
corps qui t’espère… de ce lit bleu, de ma chair dorée, lumineuse.


Derrière toi, la porte de la chambre est ouverte sur le couloir sombre. Le plancher
bien ciré par Jeannette sent bon.
Tu es si absorbé par tes pensées que tu ne prêtes aucune attention à moi, à mon
regard insistant. La fumée de ma cigarette, qui d’ordinaire te dérange, ne t’atteint
même pas ! Comme tu es loin.
La nuit obscurcit la fenêtre qui donne sur la rue. La lampe sur ton bureau fait un
halo jaune et capture la lumière de tes yeux… une mouche vole autour de ta tête ;
son vrombissement m’agace mais tu ne semble rien entendre.
Ah ! Elle se pose sur les rideaux bleus de la fenêtre, puis repart et à nouveau sur le
tissu en laine de ton costume, puis sur ta main, puis encore elle s’envole… et puis
la chaise en bois sur laquelle ton corps d’homme puissant est assis… Elle
m’énerve….qu’elle s’en aille enfin dans le couloir… qu’elle disparaisse !
Il fait si chaud ce soir ; la rumeur de la ville entre par la fenêtre ouverte…. Des
papillons de nuit tournent encore autour de la lampe et moi je t’attends, muette et
de plus en plus en colère. Je voudrais t’arracher ta feuille de papier, ton encrier et
ta plume, écarter ta chaise et tourner ton visage vers le mien, exister enfin pour toi.
Sur l’étagère à côté du bureau, des livres en piles instables sont alignées et
attendent le lecteur. Je pourrais lire pour t’oublier, pour éloigner mon désarroi et
ma colère…pour m’absorber dans d’autres pensées, pour me distraire de la
sensualité de ce soir d’été, des tissus qui meublent cette chambre, recouvrent ce
lit et tapissent les murs…. Ce grand livre là bas contre le mur, voilà ce qu’il me
faut, un livre de peinture….de cette jeune et talentueuse artiste dont j’ai oublié le
nom…. Suzanne….quelque chose…. Voilà, je vais aller le chercher et m’intéresser
à autre chose qu’à toi !

Laurence Balguérie

Laisser un commentaire