Le carnet

Il était en cuir rouge avec la tranche dorée et fermé par un élastique rouge, aussi – format A6 10,5 par 14,8 cm – petit et pourtant riche. Toujours sur moi, il était le témoin de mes découvertes, de mes apprentissages, de mes savoirs. Je l’avais divisé en trois parties égales, la première pour les numéros de téléphone des personnes que j’aimais, le milieu pour noter les dates importantes pour moi, naissances, décès, réussites, voyages etc… et la dernière et là,  je le prenais à l’envers, les livres lus et les films vus adorés. Il devait rester inviolable comme une partie de mon corps et en tout état de cause le rempart à mes pertes de mémoire.

Ce jour là, je le tenais dans la main tel un missel et je marchais à grands pas dans la forêt. Je traquais les champignons, soulevais les fougères,  visitais les chênes, me dirigeais à l’odeur de l’humus. Au sol, un nid de glands m’attira et je m’asseyais. Je voulais trouver le meilleur gland celui dont la cupule ferait retentir très loin le sifflet strident. Après plusieurs essais et le blanchiment de mes doigts serrés,  j’élisais le meilleur sifflet écolo comme le faisait jadis mon père. Satisfaite, je repartais vers ma cueillette… sans mon carnet rouge posé à terre. Après une certaine distance parcourue, je me rendais compte de son absence. Je courais vers lui, ratissais les environs, sans succès. Quel elfe lettré avait bien pu le voler ? A cet instant, je perdis une partie de moi. Les numéros qui me reliaient aux êtres aimés et une tranche de ma vie. Une grande solitude m’envahit et un vide glacial s’installa.

Qu’ai-je lu ces dernières années ? Quels films ai-je aimés ? Quelles sont les dates de décès de mon père,  de ma mère ? La date d’anniversaire des petits enfants, des amis proches ?

Voilà,  le carnet rouge débuté en août 2015, devait poursuivre son existence et témoigner de la mienne.  Je fus écrasée, laminée, pulvérisée, ruinée, anéantie, détruite, fauchée.

Et définitivement prête à une nouvelle naissance et à acheter un nouveau carnet, format A6, noir.

RMQ

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