Carla continua à lui caresser les cheveux. Lui, de dos, n’osait pas se retourner. Il peinait à cacher ses larmes, redoutant qu’elle le lui reproche. Et pourtant, ce rendez-vous à l’insu de tous, inaugurait peut-être une réconciliation possible après ces dix années de séparation.
– Tu es certaine de ce que tu veux ? lui demanda-t-il. Sais-tu bien ce que tu vas affronter ? Notre mère est morte, elle est la seule qui m’a soutenu, peut-être parce que j’étais le dernier-né des garçons. Nos frères t’ont rejetée tout comme ils n’ont jamais admis mes orientations sexuelles.
– Je sais que tu as souffert toi aussi de la rigidité de notre famille ; mais ta mère t’a défendu alors que moi, elle m’a chassée. J’avais vingt ans et toi dix à peine. Tu n’as pas compris pourquoi j’avais subitement disparu. Mon bébé est mort à l’âge de cinq ans et personne n’est venu me voir.
– Notre père imposait le silence absolu à ton propos. Et notre mère n’a pas eu la force de l’affronter. La honte a rejailli sur nous tous mais tu m’as toujours manqué. Je me souvenais de nos jeux lorsque j’étais petit ; ta tendresse et ma fragilité me rapprochaient de toi. On ne m’a rien expliqué alors, on t’a effacée de notre vie et de notre mémoire.
– A présent ni l’un ni l’autre ne sont plus là mais je refuse d’en rester à ce statut quo. Je viendrai demain à l’enterrement de notre mère. Je leur montrerai que j’existe et que je suis toujours là, fille de nos parents et sœur de mes frères.
Il se sentait coupable de ne pas avoir cherché à la revoir, pour comprendre, pour ne plus être seul. Il sentait qu’elle pouvait être une alliée, qu’elle pouvait lui donner la force de leur jeter à la face ses amours, d’autant qu’il avait rencontré récemment un homme qui lui donnait confiance en lui. C’est pour cela qu’il avait accepté de la rencontrer lorsqu’elle avait repris contact avec lui en apprenant le décès de leur mère.
Elle n’avait pas eu le courage de pénétrer dans l’église le jour de la cérémonie mais au cimetière, elle était venue. Très digne malgré les regards réprobateurs et les chuchotements, elle avait remonté le cortège et s’était placée derrière sa fratrie. Son frère aîné avait fait un pas vers elle et avait articulé, plein de rage comment oses-tu, vas-t-en !
Lucas avait eu le courage insensé de s’opposer à lui et de lui intimer Laisse-la, elle a sa place parmi nous . Ce fut pour lui comme une libération. Toutes ces années de dissimulation s’étaient d’un coup effacées. Il avait osé et en ressentit un immense soulagement. Sa mère disparue lui causait pourtant une immense peine, il avait toujours senti son amour mais n’avait jamais pu lui avouer qu’il aimait les hommes. Ils étaient à présent deux proscrits, deux évincés qui auraient la force de s’épauler dans leur combat.
Même si ni l’un ni l’autre ne désiraient reprendre l’entreprise familiale, ils se sentaient à présent légitimes pour réclamer leur part du partage. Sa sœur et lui y avaient droit et leur revanche serait de l’obtenir.
Le plus dur restait à faire.
Le prêtre avait fini de bénir le cercueil avant la descente dans le caveau familial. Ils prirent le goupillon d’une main ferme et arrosèrent le bois en signe de paix avec eux-mêmes.
Quelques jours plus tard, chez le notaire ils apprirent qu’un autre fils était né de leur père, peu de temps après l’arrivée de Lucas. Ainsi donc, ce père si rigide, si respectueux des apparences, de la morale et des principes religieux avait eu un fils caché qu’il n’avait même pas eu le courage de reconnaître. Il avait spécifié dans son testament qu’il ne soit révélé qu’après la mort de sa femme.
Lucas et sa sœur furent les seuls à l’accepter et à l’accueillir
Une nouvelle fratrie se reconstituait loin des aînés ruminant leur rancœur et leur dégoût.
Josette Emo