La photo

J’entre dans la chambre et époussette rapidement les meubles. C’est vite fait, elle n’est pas encombrée et je ne suis pas regardante sur le ménage. Je ne m’attarde pas. Pourtant, ce matin-là, en arrivant à la petite table basse et la petite chaise d’enfant le chiffon hésite, marque une pause, puis lisse doucement le bois verni. Une bouffée de nostalgie m’étreint soudain. Je renouvelle mon geste comme si je voulais faire apparaître sur le pin clair, pareil à un miroir profond, la trace d’une empreinte, d’une image qui se serait imprimée ici et qu’il suffirait de révéler avec un chiffon qui en chaufferait la surface à la façon d’un révélateur photographique. Je sais pourtant ce qui émanerait de cette image en négatif.

C’est une photo de mon enfance aux bords crénelés, en noir et blanc bien sûr ; mon frère a trois ans et demi et moi quelques mois. Nous sommes assis tous deux sur une chaise basse en bois, à barreaux, et installés devant une table en bois. Je saurai plus tard que les deux ont été fabriqués pour mes parents par un menuisier de leur connaissance, les meubles pour enfants étant rares après la guerre. Mon frère a les cheveux clairs, frisés, et me tient entre ses bras sur ses genoux, nous sommes bien calés par la table. C’est une photo attendrissante, nos deux visages, proches et souriants reflètent une confiance mutuelle et un bonheur naturel. Nous sommes dans l’allée d’un petit pavillon, au perron montant au-dessus des soupiraux. Sur le côté, un fil suspend du linge qui sèche.

J’ai toujours eu une affection particulière pour cette photo : deux enfants, au seuil de leur vie, unis dans une même tendresse. C’est la photo que j’avais choisie un jour lorsqu’entre nos copains communs il avait été décidé de rassembler des clichés de nous, petits. Cette exposition, punaisée au mur, s’offrait à nous chaque fois que nous nous retrouvions. Elle nous donnait l’occasion d’évoquer notre enfance comme le font souvent les jeunes entre eux. Petit à petit, ce panneau fit partie du décor et laissé de côté, la maturité arrivait, nous nous dispersâmes et les photos furent reléguées ailleurs. Nous n’y pensions plus.

Puis un jour, peut-être à l’approche de ma maternité, cette photo me manqua et j’eus envie de la récupérer. Les amis d’avant étaient toujours présents et je leur demandai, avec une certaine émotion, ce qu’il était advenu de cette photo. Malheureusement ils l’ont cherchée en vain, elle avait disparu définitivement.

Je ne sais pourquoi j’en fus profondément peinée. Le pouvoir de cet objet perdu s’est inscrit durablement en moi et jusqu’à aujourd’hui.

Je mesure l’effet de cette image à deux choses bien précises. Lorsque mon frère a eu une fille, il a récupéré chez mes parents la table et la chaise, objets fétiches, où trônent encore les poupées, empilées les unes sur les autres, et en particulier Achille, mon cadeau de naissance.

Lorsque plus tard j’ai eu moi-même un deuxième enfant j’ai fait refaire, par un ami menuisier, cette chaise à barreaux, cette table à tiroir, dans les mêmes dimensions ; ce fut le cadeau du premier anniversaire de mon fils. Elles ont fait partie de sa chambre, c’est sur cette table qu’il a fait ses premiers puzzles, ses premiers dessins et c’est sur cette chaise qu’il aimait s’asseoir. J’ai même fait reproduire, lorsqu’il a grandi, la même table en taille adulte sur laquelle il a travaillé.

Lorsque j’ai déménagé j’ai meublé la chambre d’amis, qui est aussi mon bureau, avec ces deux tables, la grande pour mon ordinateur, la petite pour ma petite fille lorsqu’elle vient chez moi. Les crayons de couleurs et petits objets divers sont toujours dans le tiroir et mon plus grand souhait est que mon fils récupère un jour cette table pour ses enfants.

Josette Emo

Laisser un commentaire