Regrets

Enki Bilal expose ses fantômes au Louvre (2013)

Comtesse Maria del Carpio (F.Goya) et les jumeaux 

Elle les avait rêver si souvent qu’elle n’en avait plus peur, qu’elle aurait pu les presser sur son cœur sans craindre de devoir se cacher de la servitude de son entourage, un entourage écrasant, étouffant auquel elle avait dû toute sa vie se soumettre. Née marquise de la Solana, la petite Maria avait grandi dans le monde aristocratique de l’Espagne du XVIIIème siècle, aux mœurs sclérosantes et aux codes stricts auxquels il fallait se plier sans conditions. C’était une enfant vive et riante que les maîtres chargés de son éducation avait peiné à maintenir en place tant elle débordait d’imagination et de vitalité. En grandissant elle s’était assagi intégrant le modèle qu’on lui assignait. Cependant bouillonnaient toujours en elle le désir de liberté et l’envie de suivre un destin différent. La jeune fille accomplie qu’on voyait apparaître dans les salons et danser sagement au rythme de la musique se rêvait dans un tourbillon effréné enlacée dans les bras du jeune homme qui peuplait ses rêves nocturnes. Leur amour impossible se jouait des conventions et chacun déployait des trésors d’imagination pour se retrouver dans un recoin de la demeure, à l’abri d’un buisson dans le parc, au détour d’un chemin. Ils se juraient un amour éternel quand ils savaient que l’un comme l’autre était promis à un autre destin qui bascula tragiquement quand elle sentit son ventre se tendre et sa poitrine gonfler. Entre sa vie au couvent et la main du comte del Carpio qu’elle avait jusqu’ici refusée, elle n’hésita pas. Il était encore temps d’éviter le scandale et si l’on fut surpris par la vigueur inattendue du vieux comte, elle put mener sa grossesse sans qu’elle ait à rougir. Elle accoucha de jumeaux, deux garçons qu’on lui laissa à peine le temps de voir. Mais ce qu’elle vit la terrorisa. Ils étaient d’une teinte bleuâtre et livide, comme si le sang avait déjà quitté leurs veines et l’un d’eux, le plus chétif, avait l’œil droit couvert d’une bande rouge écarlate, comme un foulard sanguinolant qu’on aurait placé là pour éponger le liquide gluant qui lui coulait sur la lèvre. Elle eut un mouvement de recul et d’un ton glacial ordonna qu’on les ôtât de sa vue. On emporta les jumeaux et elle ne les revit jamais. Plus tard, on lui rapporta qu’ils n’avaient pas survécu et elle s’en trouva soulagée jusqu’au jour où au cours d’une promenade, elle croisa une jeune mère accompagnée de jumeaux, deux garçonnets de deux ans peut-être qu’elle se mit à observer et dont le babil et les jeux innocents l’émurent au plus haut point. Une vague de chagrin l’envahit, la douleur de la perte de ses petits se mit soudain à vibrer avec violence dans tout son être. Qu’avait-elle fait ? Comment avait-elle pu les abandonner ? Dès lors, leurs fantômes se mirent à la hanter, deux jumeaux au teint blafard la fixaient de leurs grands yeux bleus, celui à la tâche lie de vin toujours en retrait de l’autre. Leur regard fixe l’accusait mais surtout leur bouche muette demandait : Pourquoi ? Et elle n’avait pas de réponse à leur donner. Chaque apparition des petits fantômes était un coup de poignard dans son coeur et l’incompréhension de son geste la torturait. Etait-ce seulement la laideur de ces deux êtres qui l’avait poussée à les abandonner ? N’était-ce pas plutôt que Dieu en lui donnant des enfants diaboliques l’avait punie de sa faute ? Elle vivait dans l’angoisse de les voir apparaître, toujours figés dans la même position, deux petits fantômes sans corps, leurs corps qu’elle avait refusés. Le temps passant, elle s’habitua, le temps aidant, elle les accepta et en vint même à leur parler, leur donnant tout l’amour qu’elle avait si longtemps retenu. Elle retrouva enfin la paix quand les jumeaux bien intégrés à sa vie, se mirent aussi à lui parler.

C’est ce regard apaisé que le peintre Goya réussit à coucher sur la toile quand sur la fin de sa jeune vie,  elle commanda au peintre son portrait pour le léguer à la postérité.

Annie Brottier

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