Les cafés de village sont des refuges. Chacun le sait par ouï-dire, par la littérature ou par sa propre expérience. Ainsi, au fil des temps, chacun y a fait sa propre expérimentation, ses premiers pas ou de sempiternels allers-retours.
Pour le café du petit bourg qui nous importe, c’est au petit matin, un petit 7 heures, alors que le cafetier qui ne semblait jamais avoir dormi, ses traits de fatigue totalement absents, décrochait un à un, les grands volets de bois peints en vert et écaillés par les intempéries. Le Client du p’tit-noir-mirabelle apparaissait comme par enchantement, avant même, que le cafetier n’ait ouvert sa porte.
Et bien, c’est pas trop tôt ! marmonnait-il dans sa moustache épaisse. Un taiseux qui avait pris pour habitude de se faire servir sans même qu’il ait besoin de commander. Le plus souvent, l’autre (le bistrotier) lui servait le café mirabelle, accompagné au bord de sa tasse, d’une pièce de cinquante centimes – histoire sans parole – le Client dégainait dans un geste alternatif, un vieux billet de cinq euros.
Le bar était en acajou vieille France, trois luminaires jaunissant le jalonnait au plafond. Devant lui, huit tables rondes d’un ordinaire époustouflant, s’ennuyaient gentiment. Et puis, sournoisement les huit heures sont arrivées, et les quatre mètres linéaires du bar ont été envahis par des odeurs d’essence de tabac mélangées. Les toussoteux s’accumulaient, et Jean s’était enfilé ses deux p’tits verres de blanc sec. Le rythme lent prenait sa mesure quand, tout tourna au ravissement, les deux postières comme à leurs habitudes s’étaient installées sur la table du fond. Celle, qui était à vélo, la factrice immanquablement accoutrée d’un uniforme bleu à liseré jaune, qui invariablement dévissait sa casquette bleue à liseré jaune qu’elle jetait sur la patère juste derrière elle, dévoilant ainsi une abondante chevelure rousse qui faisait se retourner à la queue leu-leu, tous les piliers du bar, vu qu’il n’y avait pas de miroir dans ce bistro-là.
La deuxième préposée des postes et télécommunications était vêtue d’un tailleur aux couleurs de l’établissement. Comme chaque matin, elle sortait d’un sachet kraft deux croissants et commandait deux chocolats. Rien de plus banal, mais c’était à ce moment, que s’opérait la complétude du ravissement, celle-ci était en jupe et tous, attendaient effrontément l’inévitable croisé de jambe.
Il était maintenant un peu plus de neuf heures et tous les toussoteux et les quelques autres étaient tous partis dans la grisaille de ce petit matin d’automne. Tous, sauf le taiseux qui en était à sortir du fond de sa poche son quatrième billet de cinq et qui cumulait par retour de monnaie déjà deux euros. Encore deux mirabelles avant midi et après avoir pissé dehors, (encore heureux pour le cafetier et sa serpillière jaunie) et, il pourrait se payer son premier p’tit jaune sans crédit.
Ici, pas de vente de tabac, pas de loto ou autres jeux à gratter mais rien que des murs jaunis par la fumée, les quatre mètres linéaires de bar, les huit tables rondes dont, la plupart ne servaient pas et le cafetier qui devait avoir la soixantaine, mais qui ne les paraissait pas, car à à-peine midi, il avait déjà engrangé les trois quarts de son chiffre d’affaires et qu’il allait fermer son bistro, le temps de sa sieste qui durerait jusqu’aux alentours de dix sept heures, tout de même, après avoir remis en place les quatre volets de bois vert de la façade, plus celui de la porte.
Et puis, une éternité plus tard vers 18 heures, la porte s’ouvrait de nouveau, il allait falloir faire le dernier quart, pour boucler le chiffre d’affaires. Donc la porte s’ouvrait, le patron sortait de sa torpeur. Tient, il n’avait plus de bacchantes, et qu’est-ce qu’il paraissait vieux, usé par les vicissitudes, on aurait dit qu’il était au bout de sa vie !é Il regardait dans le vide du seuil de son bistro, même la fenêtre à petits carreaux qui était constellée de toiles d’araignée, semblait plus gaie que le bistrotier lui-même.
Il avait sorti une table ronde, la dernière qui lui restait et une chaise. sur la table, il y avait posé une tasse ébréchée de lavasse fumante sans doute passée au filtre au moins pour la troisième fois et puis les vestiges d’une vieille boutanche de mirabelle.
Y avait plus l’enseigne Chez Bébert depuis un sacré bout de temps et la Poste d’en face était remplacée par un Kébab. Vautré sur sa chaise, le taiseux revoyait encore et encore, dans de longs soupirs le croisé de jambe d’antan, mais la tignasse rousse de l’autre préposée s’était effacée depuis belle lurette. Le taiseux méditait sur son café, le café du village. Pour sûr « , se disait-il, on ne retrouverait pas le sien dans la littérature. Un refuge, un lieu de rencontre, tout s’embrumait dans sa tête et tout s’effaçait désormais, à part peut-être l’odeur de la Mirabelle,
Didier d’Oliveira