J’aime au hasard de mes flâneries dans les villes m’aventurer dans les galeries de peinture qui ne manquent pas de fleurir dans les ruelles piétonnes des vieux quartiers. Ce jour-là l’affiche de l’artiste chinois exposé m’avait attirée et je me trouvai sitôt entrée dans un univers d’intenses couleurs jetées avec vigueur sur des toiles qui vibraient d’une vie presque palpable. Je me perdis avec délice dans ces toiles de grande dimension et sans sujet apparent, laissant mon regard se faire happer, comme attirée et enlacée par des doigts de couleurs animées. Plantée devant un tableau aux noirs et bleus profonds, je sentis une présence invisible dans la toile, le reflet d’une vie insaisissable dont l’écho me parlait. La toile était habitée et m’appelait : Là, je suis là... me glissait-elle à l’oreille, mouvante dans la tornade noire qui tourbillonnait dans le ciel, l’enroulant dans ses volutes et enserrant dans ses bras de fumée son corps éthéré de bleu, étouffant son plaintif là, je suis là… Je l’ai vue dans les bras de son cavalier noir, je l’ai vue qui dansait, triste écho d’une danse macabre, souvenir confus d’une sarabande autour d’un feu d’été. J’ai crié : Enfuie-toi, fie-toi, fie-toi m’a t-elle répondu. Ce n’est qu’un mirage, une impression l’ai-je supplié. Passion, passion a-t-elle soufflé. Je l’ai vue monter, aspirée, dévorée par la bouche géante qui enfumait de noires volutes le ciel azuré. J’ai tiré sur ses fils argentés, ce qui restait de sa présence lacérée. Reviens-moi, sauve-toi ! ai-je pleuré. Ôte-toi, ôte-toi a-t-elle sifflé avant de s’évaporer dans les limbes endiablés. J’ai vu la lumière soudain surgir du vide qu’elle avait laissé. Seule son empreinte, l’écho de son absence subsistait et me repoussait hors du tableau. Je n’avais plus rien à y faire, pas plus que je n’avais pu échapper à mon destin.
Annie Brottier
