Devant sa toile qu’il avait pris soin de bien tendre et d’enduire d’un blanc mat immaculé, le peintre mesurait l’étendue du vide auquel il faisait face. Les envies de peindre, les idées foisonnantes qui hantaient son cerveau au point de l’empêcher de dormir ne manquaient pas. Des corps, des paysages défilaient, s’imbriquaient se dissociaient ou se fondaient pour reformer d’autres tableaux vivants à ses yeux d’artiste, enfermés dans le tambour bouillonnant de son imagination. Mais ces visions qui l’éblouissaient et le faisaient souvent se précipiter dans sa pièce atelier, prêt à passer à l’action, disparaissaient dès l’instant où il posait les yeux sur la toile étincelante de blancheur et d’un vide abyssal.
Il ne voyait plus que l’absence d’un tableau fantôme, qu’il tentait en clignant des yeux de fixer sur la toile comme il l’avait fait d’un décalcomanie sur sa peau d’enfant. Mais la magie n’opérait pas et une insatisfaction pesante commençait à le faire douter, chaque tentative échouée l’enfonçant davantage. Face à sa toile, il hésitait entre l’incompréhension, l’envie de la détruire, de la recouvrir de grossiers traits de brosse rageurs ou de la barbouiller de peinture dégoulinante jusqu’à ce qu’il en reste quelque chose. Mais la surface blanche le regardait, impassible, insensible à ses tourments tandis que lui l’entendait presque ricaner et devinait ses yeux moqueurs. Elle le défiait ouvertement. En quittant la pièce un soir, il jeta un dernier coup d’œil à la traîtresse qui trônait sur son chevalet et s’arrêta sur un rayon de lumière projeté sur la toile. Il la vit alors s’animer, s’agiter, vibrant d’une énergie invisible dans le cercle lumineux dont il ne saisissait pas de limites. La toile frémissante prenait vie sous ses yeux médusés, mêlant formes et couleurs de ses visions passées, images sublimées de ses rêves les plus fous. Les paroles de son vieux professeur d’arts, celui qu’on appelait le Maître, lui revinrent. Il l’entendit comme s’il était à ses côtés lui glisser à l’oreille : Imagine un cercle qui possède plusieurs centres, un cercle sans circonférence, sans limites. Peux-tu imaginer cercle pareil ? Jamais au cours de ses longues années d’apprentissage il n’avait pu comprendre ces paroles ni ressentir le bonheur intense qu’il lisait dans les yeux du vieil homme à l’évocation de ce cercle, un cercle indéfinissable que les frontières de sa perception empêchaient de concevoir. Pour la première fois il venait de reconnaître le sens profond de la question posée. Il n’y avait rien à expliquer ni à comprendre. Inutile de se torturer les méninges à imaginer la quadrature du cercle, problème sur lequel s’étaient penché bien des mathématiciens voulant expliquer l’inexplicable. Il en était de même pour le cercle de son maître. L’esprit de l’infini indivisible et invisible illuminait la surface de sa toile, débordant de son cadre, diffusant son aura dans l’espace et dans le cœur du peintre tremblant d’émotion. Son vieux maître était là, en lui il agissait, guidant son regard, accompagnant ses pas et c’est d’un geste sûr que, muni d’un pinceau délicatement trempé dans la peinture noire, il signa son nom au bas de la toile.
Annie Brottier