La fugue inachevée

Toutes ses certitudes avaient volé en éclats. Il ne restait plus qu’une existence en miettes qui s’éparpillait aux quatre vents.

Alors il ne lui restait plus que la fuite, fuir celui qui ne la comprenait plus, fuir cette vie qui ne la voulait plus ainsi que le calme artificiel que lui procuraient les petits cachets jaunes.

Elle n’avait pas imaginé que tout se mettrait en travers de son chemin.

D’abord cet accident, il est vrai que sa vieille guimbarde n’était pas très sûre.

L’homme affable qui l’avait reçue dans son manoir, en revanche, avait été particulièrement attentif quoiqu’un peu étonné de la voir frapper à sa porte.

Sans cet accident de voiture, elle serait déjà sûrement loin.

Le manoir lui donna l’impression d’avoir été transportée dans un autre temps, une autre dimension, le sentiment d’être déjà très loin de sa vie d’avant.

Ici, elle aurait pu être comtesse, porter des robes extravagantes et coûteuses, régner sur un domaine luxueux entouré de jardins aux senteurs envoûtantes.

Après une nuit de sommeil peuplée de rêves insensés, elle se mit à chercher en vain son sympathique hôte et constata rapidement qu’elle était seule dans le vaste manoir.

Le tic tac de la vieille horloge du salon lui rappela alors qu’il était déjà tard et qu’elle devrait partir, poursuivre sa fuite ; tant pis pour son hôte, il comprendrait sûrement qu’elle n’avait pu l’attendre.

Ses clés de voiture en main, elle s’engagea dans le vaste escalier qui menait dans le hall.

Une étrange sensation s’empara d’elle, pourtant elle n’avait pas pris les petits cachets jaunes : les marches se firent molles et ondulées, comme le crayon que l’on agite entre deux doigts  et qui, par effet d’optique, se balance doucement.

Puis un vent brusque et implacable la figea au sol, l’obligeant à ramper sur les grandes dalles noires et blanches du hall.

Des grognements sourds et terrifiants sortirent des murs, comme cent monstres terrifiants tapis là, tout près, menaçants.

Elle savait que c’était encore une de ses crises, de celles qui la rendaient presque folle, qui empoisonnaient sa vie et celle des autres, la laissant meurtrie, seule et incomprise à chaque fois un peu plus.

Alors non, elle n’était même plus terrifiée, sa perception était juste altérée, ses sens lui jouaient des tours, obéissant à un cerveau qui dysfonctionnait.

Elle voulait seulement fuir ceux qui la jugeaient, qui l’obligeaient à prendre les petits cachets jaunes.

Elle, ne le voulait plus, elle préférait encore la compagnie de ses monstres plutôt que cet état d’abrutissement absolu, de non vie dans lequel elle se trouvait à chaque fois qu’elle avalait les petites pilules
Malgré le sol qui tanguait, elle réussit à ouvrir la lourde porte du hall et à regagner sa vieille voiture.

Le moteur démarra aussitôt, malgré l’accident. Mais quel accident ?

Son esprit confus et embrumé ne lui laissa pas trouver la réponse. Ses mains s’agitèrent alors convulsivement, agrippèrent un revêtement en plastique gluant, mouillé en même temps qu’affluaient à ses narines une odeur de métal, d’essence et d’huile chaude.

Un liquide coulait le long de son cou. Paniquée, elle voulut s’extraire de cette prison mais ses jambes ne lui répondaient plus, coincées sous le tableau de bord défoncé.

Elle fit un effort démesuré pour ouvrir les yeux et l’impensable lui apparut alors comme une évidence : elle était dans sa voiture, elle-même encastrée dans un arbre.

Il n’y avait ni manoir ni jardins magnifiques autour d’elle. Sa vue se troubla, ses membres s’engourdirent.

Au loin, la sirène d’une ambulance.

Clarysse

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