Je suis sortie pour aller fumer et j’ai mis dix-sept ans… à comprendre pourquoi j’étais sortie et n’étais pas rentrée. Dix-sept ans, le temps de m’évader, de m’échapper en ne laissant que le hasard me guider. Je suis sortie, j’ai allumé ma cigarette et j’ai levé les yeux vers le globe luisant du clair de lune que je me suis amusée à encercler de mes ronds de fumée. Comme un poisson, la bouche en rond, les petits ronds bien alignés montaient, s’évasaient, s’élargissaient et m’entraînaient. Agrippée au dernier petit cercle, j’ai chevauché l’aéronef aux ailes d’ivresse et me suis envolée, nuit de Chine, nuit d’amour dans une course incendiaire, une course éperdue. Et je me suis perdue, perdue de vue, disparue des ondes de la raison et du droit chemin. J’ai connu l’ivresse des voyages au long cours, détachée de ce qu’était la réalité des gens sensés. Moi j’étais la ballerine en dentelles, l’acrobate du ciel, l’échappée du destin tout tracé et j’ai sauté dans le vide du rêve aux ailes argentées et la lumière m’a attirée si près, si chaude que mes ailes auraient brûlé. Icare, mon doux délire, sois raisonnable, redescends, refroidis-toi au survol du macadam en bas, reprends pied, tu coules, coules me chantaient les poissons mordorés que j’ai croisés. La lumière m’a guidée si longtemps, je l’ai suivie, lui ai tourné autour encore et encore, tête en l’air, tête en bas cabrioles, voltiges et entrechats, la tête qui tourne, le tournis, le vertige et j’ai suivi la chanson, toujours la même ritournelle ensorceleuse. Les grelots de sa voix m’ont portée très loin vers le zénith, une échappée vers les tréfonds d’un horizon sans fond. J’ai marché sur le fil de la ligne, j’ai buté, culbuté si souvent, sauté au-dessus des obstacles, si longtemps rebondi, parfois chuté, ciel à la verticale, bruits et odeurs intermittents, rêve alourdi, rêve tronqué, le fil du funambule avait cassé. Et je suis tombée, tombée, tombée, de plus en plus vite, de plus en plus fort, le long de murs interminables, défilé de couleurs, florilèges d’odeurs, onomatopées, tout se brouillait et m’étourdissait. Mon aéroplane s’était disloqué, mes ailes s’étaient cassées et j’ai atterri.
Madame, vous allez quitter notre établissement dans trois jours. Voici les ordonnances pour votre traitement. Vous aurez un suivi médical régulier. Bonne chance.
Annie Brottier