image générée à priori, par une Intelligence Artificielle sous influence

Deuxième semaine de février. Comme tous les ans, c’est l’euphorie qui précède le carnaval. La télé, les réseaux sociaux, les écrans géants, les placards d’affiches vomissent leurs spots publicitaires en vue de la grande fête qui va faire tourner la tête à toute une population, petits et grands. Comme à chaque fois, la ville abritera une débauche de lumière, de bruit et verra défiler une foule délirante, assoiffée de sensations. C’est à qui aura déniché le costume le plus extra-ordinaire, à qui portera le masque le plus original, à qui se fera remarquer le plus. L’ambiance festive des débuts a fait place à une recherche d’assouvissement personnel de plus en plus intense où l’on ne recherche plus tant l’amusement partagé dans la simplicité que la mise en avant d’un égocentrisme exacerbé. Si adolescent j’avais participé aux premiers carnavals, j’ai depuis pris l’habitude de rester bien tranquillement chez moi en supportant le tintamarre et les détritus qui jonchent les rues aux lendemains de la fête.

Mais cette année, je suis face à un dilemme de taille, celui de refuser encore une fois à mon fils le plaisir de l’accompagner au carnaval. Pourquoi ne se contente-t-il pas d’y aller avec sa mère ? Non, il veut PAPA ! Je sens que je vais au devant d’un conflit majeur car le bougre du haut de ses dix ans a l’art de tenir tête et de trouver des arguments de taille à me désarçonner. Depuis une semaine, il revient à la charge sans cesse, ne me laisse pas de répit et au fond de moi, je sens l’armure fondre. Une seule fois, on est d’accord ?

Et me voilà piteux et déconfit à chercher dare-dare un costume quelconque à enfiler pour le défilé du lendemain. Quelques vingt sites internet plus tard, je suis heureux d’annoncer au fiston que pas de chance … Y’a plus rien, rien de rien … Tant pis, l’année prochaine, promis…  Derrière sa mine pas déconfite du tout et ses yeux brillants de malice, je pressens une entourloupe. Tata !  s’exclame-t-il en brandissant un paquet sous mon nez. Je sens mon sang refluer jusque dans mes chaussettes en déchiffrant l’étiquette : Super robot X / Taille XL  Devant la tête hilare du gamin, je laisse tomber l’affaire. Le lendemain au dernier moment je sors le costume de son emballage et enfile stoïquement une combinaison ultra moulante noire irisée d’un X fluorescent sur le dos et le torse. Tout y est, la cagoule qui ne laisse voir que les yeux, les gants, les protège-chaussures, sans compter les parties rembourrées pour faire muscles. Panoplie complète du parfait crétin que je vais être dans la rue. Je me console à l’idée que 1) personne ne risque de me reconnaître et que 2) je fais un immense plaisir au fiston.

Nous voilà tous les trois dans la rue noire de monde, ma femme en vampire woman et mon fils en Dark Vador. Au final, on va plutôt bien ensemble. Comme je m’y attendais, il y a la foule, le bruit, les excités, les hurlements, les odeurs de friture, de nougats chauds et de chichis et j’en passe. Je subis mon sort en suivant le mouvement, la main de mon fils fermement arrimée à la mienne. Enfermé dans ma sphère d’insensibilité, je remarque que la foule gonfle encore malgré le ciel qui commence à s’assombrir. J’en ai marre de mon costume qui me serre les côtes, j’étouffe et j’entends une petite musique qui enfle dans la bulle prête à exploser : casse-toi de là, c’est bon, tu as fait le job.  La nuit tombe déjà. Je confie l’enfant à sa mère, pas de problème, elle adore y être et je m’extirpe des corps collés les uns aux autres comme je peux. Là au moins mes bourrelets Super Man me protègent. Je m’éloigne au plus vite en prenant les petites ruelles presque dégagées. Le bruit s’estompe, je peux marcher à mon rythme et respirer l’air frais de la nuit. La brume commence à tomber quand je débouche dans la grande artère piétonne du quartier des affaires où brillent les néons blafards des entrées d’immeubles et de quelques bureaux restés allumés. La rue est déserte et les lumières froides et bleutées se reflètent sur le sol humide. Quel contraste avec le centre bondé, c’en est presque inquiétant comme si la ville s‘était brusquement vidée de toute vie humaine. Un vrai décor de science-fiction me dis-je en revoyant les vignettes d’une bande dessinée de Bilal que j’affectionne. Tout est dans les noirs et les bleutés froids, des lignes sobres, une propreté glaçante. Inconsciemment je hâte le pas, je n’ai plus qu’à suivre cette rue jusqu’au bout pour rejoindre mon havre de paix. Une ombre s’allonge sur le pavé luisant à ma droite, une silhouette noire qui s’approche, une femme siliconée comme moi en combinaison et bottes de cuir. Je m’arrête, figé par la violente lumière blanche qui du fond de la rue m’arrive droit dans les yeux et m’aveugle, mais pas assez pour ne pas m’apercevoir que la femme qui se rapproche est doublée d’une forme évanescente et translucide. À son approche, le X géant de mon torse se met à briller, de plus en plus fort. Je sens dans mon dos la pression du même X et mon cœur s’accélère au rythme des pulsions lumineuses du V sur la poitrine de la femme qui me fixe et s’arrête à la limite d’une dalle sur le sol. Autour de moi, rien ne bouge. Je suis prisonnier d’une vignette de bande dessinée, les pieds alignés sur une bande verticale qui croise la bande horizontale sur laquelle elle se tient. Un pas de l’un ou de l’autre et c’est la vignette suivante, celle ou peut-être je passe de l’autre côté. Je retiens mon souffle.  Merde, qu’est-ce que je fous là ?

Annie Brottier

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