Les dessins et les photos ont été réalisé.e.s durant le stage arts plastiques/écriture par RMQ

J’étais décidé, une plage déserte me calmerait. La nuit passée à me retourner sous les couvertures m’avait épuisé. Les monstres marins peuplaient ma couche, tentacules et têtes hydrocéphales me poursuivaient et cette odeur d’étoile de mer avariée envahissait mes narines !
Effectivement, la lueur du matin levant, l’espace tout à moi, la douceur du sable humide sous mes pieds nus me réconciliaient avec la beauté du jour. L’accalmie après la terrible tempête ! Même rêvée, elle laissait des traces dans ma mémoire.
Sur la plage découverte, les coquillages jonchaient le sable et les mouettes au loin habitaient silencieusement l’espace. Mes pas laissaient des traces et je m’amusais à marcher à reculons en fixant un point à l’horizon, dos vers un futur inconnu. Je peinais à trouver un rythme régulier, les bras en balancier pour trouver l’équilibre. Ma marche aveugle prenait une allure sportive et équilibrée. Enfin bien ancré dans le sable, sur la terre rassurante, je progressais sereinement. Quand… un obstacle ! Arrêt net, rencontre violente avec ce qui semblait être un corps. Surpris, je me retournais et un homme se collait à moi bras écartés, haute stature et souffle pesant.
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Du plus loin où le regard pouvait porter, je devinais un horizon stérile. Mon œil habitué aux champs cultivés de mon exploitation jugeait l’espace improductif. Je m’attachais toutefois à dégager des signes de vie et donc d’intérêt. Le regard balayant la ligne lointaine découvrait des bosquets mystérieux qui faisaient la platitude du paysage.

Plus à droite, des herbes folles dansaient sous un vent doux bien plus agréable que le vent d’autan de chez moi. Suivaient des roseaux pliant sous l’effet du souffle. Un filet d’eau scintillait au soleil et se frayait une route pour rejoindre à travers une végétation aquatique une nappe d’eau stagnante. Un aboiement déclencha chez moi le réflexe d’armer le fusil imaginaire qui ne me quittait pas depuis mon enfance et mon initiation à la chasse par feu mon père. Mon mouvement s’arrêta et mon regard se fixa sur un homme, bras écartés, pieds bottés embourbés qui du bras droit, brandissait une canne blanche. Je ne pus détacher mon regard de ses yeux transparents et pourtant si intenses, je restais hypnotisé. Son visage reflétait un âge moyen de travailleur fatigué, joues creusées et sourcils branchus et sévères. Il était plus grand que moi bien qu’un peu voûté. Sa stature n’enviait rien au capitaine de l’équipe de jeu à XIII de Brive et le port d’un pantalon et d’une veste de camouflage me le rendait très familier. Je le fixais et me demandait que signifiait cette rencontre. Sa canne semblait indiquer un point vers l’horizon à l’est extrême. Je suivais cette direction du regard pour arriver à un champ ouvert bordé de gratte-cul, comme chez moi, de paille coupée, d’eau stagnante repaire des ragondins. Sous des pépiements fournis, mon regard suivit la ligne indiquée par l’homme mystérieux jusqu’à se heurter aux ornières creusées par des pneus de tracteur.
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Le jardin était un dédale, un labyrinthe où les pensées se perdaient comme des voyageurs. J’en étais un. J’avais décidé sur un coup de tête de participer au festival des Traversées Tatihou, festival des musiques du large. L’idée de rejoindre l’île à marée descendante, de profiter du concert sur l’île et de revenir au port de St Vaast la Hougue à marée montante, m’avait été vendue par Lilian, demi de mêlée du club de Brive. Le groupe de marcheurs progressait allègrement et je me sentais en communion totale avec eux. Pourtant, une pensée assombrissait mon bien-être. Je la définis comme l’appréhension de rencontrer l’homme à la canne blanche, et l’impression d’une présence permanente inquiétante. Le fort Vauban et sa tour imposaient le calme protecteur auquel j’aspirais. La saison avait été rude, les récoltes mauvaises et les bêtes affaiblies. Ici, la bonne santé du troupeau de soixante et dix brebis de race « Roussin de la Hague » me faisait rêver. Belle race ancienne ! Je profitais de la plage, des jardins et du musée maritime où les vestiges de bateaux échoués au XVII me passionnèrent. Le concert achevé, fatigué d’avoir crié et dansé, je m’apprêtais à revenir au port de St Vaast à marée montante. Mon regard s’arrêta sur le tronc sculpté d’un magnifique palmier. Caché derrière, je crus voir un homme de haute stature, appuyé sur une canne d’une blancheur éclatante. Mon plaisir s’envola laissant place à la palpitation folle de mon cœur.
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La promenade sur les canaux autour de Carentan me comblait de plaisir et d’intérêts. Ce petit fleuve, la Taute, constituait un musée à ciel ouvert. La « Rosée du Soleil » transportait des curieux comme moi et le capitaine et son complice se révélaient cocasses et plein de richesses. La baie des Gués du temps de Guillaume le Bâtard permettait la découverte du marais et de ses acteurs. Des lectures de sorcellerie me remontaient à la mémoire ainsi que des récits d’aventure situés dans des lieux inaccessibles comme ce marais « du fiel ». Je fus particulièrement intéressé par l’histoire des conquérants de ce territoire envahi par les saxons puis les bretons anglais et les normands.
Au fil de la balade, martins pêcheurs, canards siffleurs, sarcelles, courlis cendré, faisaient l’objet d’anecdotes complétées par des histoires de poissons, brochets, sandres, perches…..J’étais aux anges moi le pêcheur et j’enviais les chasseurs qui levaient les canards depuis leur gabion. Je me laissais porter par les courbes douces du fleuve. Sur la rive gauche, une peupleraie attira mon regard, le ciel jouait dans les feuillages et je me découvrais poète sensible à la beauté de la nature. J’avais lu que ces arbres étaient attachés à l’Autre Monde, à la vie cyclique des âmes, le peuplier étant l’arbre de la mélancolie, du souvenir des êtres disparus. Mes yeux s’embuèrent à la pensée de mes parents, mais je vis, j’en suis sûr, une silhouette adossée à un peuplier noir, la tête tournée vers le bateau et qui, lors de son lent passage, me pointa avec un fusil, un long bâton ou une canne ? Je me suis pris à canaliser mon malaise : devais-je ignorer cette vision, la relier aux autres rencontres furtives et inquiétantes ? Si tu étais courageux, tu chercherais à accoster et te précipiterais sur l’individu. Dois-je laisser couler ou mettre fin à ce voyage et cette partie de cache-cache ? Je dois maîtriser mon émotion, débroussailler les buissons envahissants de mes pensées. Suis-je prêt à régler ce mystère ou bien fait-il désormais partie de moi?
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Germain BERMONT
La Touzanie
Madame,
Je souhaiterais pouvoir reprendre ma thérapie auprès de vous et espère que votre emploi du temps pourra répondre à mon besoin. L’aide que vous m’avez apportée pour l’interprétation de mes rêves me pousse à vous raconter le périple que je viens d’achever et ses péripéties. Ce n’est pas un rêve, ce n’est pas la réalité, ce sont des visions, des sensations, sûrement des réminiscences d’un passé largement enfoui et peut-être douloureux. Ensemble, nous avions déjà exploré mon enfance loin d’être digérée.
Fatigué des désagréments de la ferme (mauvaises récoltes, troupeau malade, baisse des quotas), j’ai décidé de voyager vers une région inconnue pour moi, le Cotentin. Dans un premier temps, j’ai apprécié les plages désertes le matin, la marche pied nu dans le sable et la belle lumière. Comme si le plaisir était trop fort ou immérité, il a été tué par la présence d’un inconnu collé à mon dos, porteur d’une canne blanche, qui s’est dissipée en me laissant une bonne dose d’angoisse. Je l’ai ressenti une deuxième fois alors que je marchais dans les marais de Carentan. J’ai vu son visage aux yeux transparents et il m’a indiqué un point à l’horizon vers l’est de sa canne blanche. Ma tranquillité était gâchée et ma poitrine s’était serrée douloureusement. Un autre lieu, une autre apparition, l’Îlot de Tatihou avec ce nom si exotique qu’on ne se méfie pas ! Et derrière un magnifique palmier, j’ai deviné un homme, toujours lui, semble-t-il le même en appui sur une canne blanche. Cette présence récurrente m’a invité à un voyage confus vers des sensations enfouies de mon histoire. Et la peur m’a gagné. Un autre jour, en promenade sur les canaux du marais du « fiel », bien nommé ! Il s’est montré menaçant , caché derrière un peuplier, me visant avec une vraie arme ? Un bâton ? Une canne ? Je me suis imaginé tué à bout portant et je suis rentré à mon hôtel épuisé. La nuit suivante me laissait en vrac, déboussolé et très malheureux. Je me suis souvenu de mon rêve, l’ai écrit et il sera je pense le point de départ de notre prochaine séance. Et en amorce, je pourrai exploiter la dernière phrase qui reproduit la « délicatesse » de ma mère qui me reste en mémoire : « Ton jumeau est mort à la naissance, et toi tu vis ! «
Germain Bermont
RMQ