Rencontres

Un bonheur

Elle se tient assise sur le bas côté de la route, l’œil mis-clos, indifférente. Elle semble se reposer. Seuls, par petit groupe les marcheurs circulent devant elle sans la voir, sans même la regarder. Les pèlerins s’égrènent tout au long du chemin entraînant avec eux la poussière du sentier au rythme régulier de la foulée du marcheur. Ils s’éloignent. Imperturbable elle prend le temps, se fond sur le sol dans la lumière dorée du soleil couchant, absorbée par le bruissement du vent qui chatouille les feuilles et le gazouillis des oiseaux qui voltigent au ras de la sente.

Je m’approche d’elle : elle me sourit

— Temps de repos ?

— On peut dire ça.

— D’où venez-vous ?

— Je ne sais plus

— Ah ! Et la prochaine étape ?

— Je n’y pense pas.

— Alors c’est à la carte ? Un jour ici, un jour ailleurs.

— Oui, là où le vent me porte, pas sûr que j’avance, je peux revenir sur mes pas.

— Vous connaissez le chemin par cœur !

— Oui

— Ce n’est pas monotone ?

— Monotone ? Jamais ! Venez donc en hiver, vous ne reconnaîtrez pas les lieux. Nul besoin d’enfiler les kilomètres, quelques pas suffisent.

— Si je comprends bien vous êtes du coin ?

— Oui, depuis peu je vis ici.

— Seule ? En ermite ?

— C’est vous qui le dites ! Je ne me sens pas vraiment seule. Du reste vous parlez d’ermite… si vous le souhaitez je peux vous emmener jusqu’à mon ermitage. Pour une étape avant de reprendre votre route.

Ce jour là, j’ai rencontré une jeune femme heureuse de vivre, isolée à flanc de colline dans une bergerie abandonnée chichement équipée. À l’ombre du figuier assises sur la margelle du puits nous avons devisé gaiement de la pluie, du beau temps, de l’heure qui passe, de la terre qui s’affole, des hommes qui débloquent. Le lendemain j’ai repris le chemin puis je suis revenue sur mes pas : hésitation entre vivre loin du rien, du vide, opter pour le simple, le limpide près du tout.

 Une malédiction…

Voilà plusieurs jours qu’il est là moitié nu, allongé sur le trottoir, la tête tournée vers le muret du centre d’accueil. Parfois un passant s’arrête lui pose une bouteille d’eau, un fruit. Chaleur écrasante et moite de la ville grouillante, klaxons fracassants, puanteurs poisseuses et suffocantes. Il n’est pas seul à vivre dans la rue. Mais depuis quelques jours il semble avoir trouvé son lieu d’attache, son havre. Juste le muret à sauter mais il n’en a plus la force. Alors il attend, il se laisse partir, il se laisse mourir.

Je m’approche de lui, lui parle doucement.

— je peux t’aider à entrer si tu veux

Il me regarde , interloqué, il y a si longtemps qu’on ne le regarde plus, si longtemps.

— Je n’ai plus la force de bouger, j’attends, elle finira bien par venir.

Je lui propose de l’aider à se lever. Par étape, l’homme se redresse retient maladroitement le haillon crasseux et déchiré noué à sa taille. Il est décharné, ses yeux noirs immensément ouverts et vides, me fixent abasourdis.

— Et ta famille ?

— Pas de famille

— Ta maison ?

— C’est la rue… au moins j’ai de l’espace. Il esquisse un vague sourire

— Quel âge as-tu ?

— Je ne sais pas.

— Es-tu allé à l’école ?

— École ? Sais pas.

Nous entrons dans le centre d’accueil. La cour est remplie de misérables assis, allongés à même le sol. Des médecins s’affairent, des infirmières voltigent, s’interpellent, la cour des miracles oui, ça existe. J’accompagne mon protégé à l’intérieur de la maison et lui propose de s’allonger sur une natte à l’abri de la lumière et de la chaleur. Il s’étend, soupire me retient la main et me susurre à l’oreille

— Merci, c’est le plus beau jour de ma vie. J’ai vécu comme un chien mais je meurs comme un homme.

Je l’observe, son regard chavire, les yeux grand ouvert il a lâche ma main, il s’est échappé.

M. Odile Jouveaux

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