Le fantastique se révélera en haut des marches, quand tu seras arrivé sur le seuil de la porte, tu pourras y pénétrer tout entier. Mais avant, écoute bien sa légende, Afin de t’y préparer, imagine-toi sur le palier, vide-toi de tous tes soucis.
Regarde combien cet espace est lumineux, tout éclairé par les grandes baies du salon.
Le soleil darde ses rayons, le premier pommeau de la rampe scintille comme une boule de diamants.
Vois-tu ce pommeau fabuleux ? Mets d’abord ta main dessus avant même de poser le pied sur la première marche. Voilà, tu y es, respire profondément et décris-moi ce que tu vois.
Je vois un escalier somptueux, comme les marches d’un palais. Deux chambellans décroisent leurs hallebardes en plumeau de pampa rose. Un velours carmin vient se dérouler dessous mes souliers et enveloppe tendrement la première marche. Une colombe semblant divine dépose à mes pieds un petit objet de nacre. Alors, je me penche et ramasse l’objet mystérieux qui, sous l’effet d’un délice inconnu, se transforme en une canne d’ivoire.
C’est manifestement une invitation, un bâton de Moïse, une baguette de magicien. Je monte sur la marche et je découvre de part et d’autre de l’escalier une ribambelle en cascade de joueurs de flûte et de pipeau. Je me retourne un instant, comme pour échapper à cette allégorie, rien que le temps de vérifier si je ne suis pas en train de passer dans l’immatériel, mais je ne distingue plus le palier, duquel je viens de partir. Je me retourne de nouveau, comme pour vérifier, mais vérifier quoi, au juste ? Alors une sonate légère et méconnue m’émeut jusqu’au dedans, tandis que je me transcende et je vois le tapis rouge sous mes pieds reprendre sa progression et partir à l’assaut de la deuxième marche.
J’hésite encore, mais la canne vibre au creux de ma main, elle me transmet son énergie et m’embarque sur la deuxième marche. La palpitation de mon cœur se fait plus dense, une certaine nervosité me gagne. Je relève la tête, je tourne la tête, je perds la tête. Sur un miroir situé sur la gauche, je me vois en tête et en pieds, que dis-je, en tête et en pattes. Je découvre ma tête embarbée de poils hirsutes, mon corps est maintenant celui d’un cerf. L’étrange me regarde, je me regarde, nous nous regardons les yeux dans les yeux et mon regard devient doux comme celui d’une biche. Aurais-je fait quelques bruits que mon image, l’image du miroir (la biche, le cerf ou moi) s’élance, apeurée, comme pour fuir un danger et en un instant disparaît, comme l’instant d’avant sur le palier, dans un brouillard obscur.
Comme le cerf aux yeux de biche, j’ai dû sauter au diapason, car je me retrouve désormais sur la troisième marche, le tapis s’étant faufilé au millième de seconde sous mes pieds pour m’accueillir en douceur. Des trompettes (de Jéricho, peut-être) se sont ajoutés à la cohorte des flûtistes. La sonate devient allegro, plus vive. Derrière moi, j’entends le miroir se briser et partir en myriade d’éclats, malheur à qui me suit. Une odeur âcre s’infiltre au travers de mes narines, une odeur de bois vermoulu, de salpêtre. Ma canne d’ivoire se transforme un bâton noueux, la majesté de l’escalier disparaît et je me retrouve sur une marche bringuebalante d’un vieil escalier qui monte raide vers un grenier sans doute, je ne sais pas. Soudain, je suis dépassé par une horde de cafards qui se chevauchent à qui-mieux-mieux, et qui semblent dire viens, on te montre le chemin
Le fantastique est en haut, m’a dit la voix et tu y entreras pleinement quand tu pousseras la porte qui est sur le seuil. Pleinement ! Tandis que je me mets à raisonner sur le sens de ce mot dans ce contexte précis, je resserre contre-moi mon parapluie, mon bâton s’étant transformé en parapluie, le vent se met à souffler. Le rouge de la nouvelle marche se marbre de veines violacées. Les mélèzes courbent le dos, la montée devient difficile, le ciel s’assombrit, j’entends maintenant les sons gutturaux de cors et hautbois qui entament presto, un oratorio qui envahit mes tympans. Il me faut gravir plus vite, je m’accroche au parapluie, mon piolet, et comme un alpiniste chevronné, je gravis en force le palier suivant.
Le tapis rouge cramoisi vient de perdre ses nervures, il est maintenant écarlate. De nouveau, il me précède en enveloppant le rocher, la nouvelle marche. Pas de rampe, plus de mur, plus que moi sur ces marches au rouge étincelant. Un vide absolu, abyssal m’entoure de part et d’autre. Seuls, le palier et la porte deviennent mon objectif. Je serre les dents pour vaincre mon vertige. Des violons, altos et contrebasses entrent dans le mouvement, une walkyrie envahit l’escalier. Que peut-il y avoir de plus fantastique là-haut, sur le seuil de la porte de l’escalier ?
Didier d’Oliveira