JEUNESSE EN FUITE

Ils s’étaient installés depuis peu dans une caravane abandonnée sur un terrain vague.

Elle, étudiante avait arrêté ses études de lettres après l’avoir rencontré. Lui jeune écologiste passionné lui avait montré une autre voie que celle qui lui était toute tracée. Les parents de la jeune fille, profs tous les deux avaient rêvé que leur fille fasse comme eux et qu’elle enseigne à son tour. Elle avait le goût de la littérature mais ne se rêvait pas enseignante ; écrivaine peut-être, journaliste… globe trotter quelque chose en rapport avec l’écriture, les livres ou les voyages.

Sa vie avait basculé quand elle l’avait rencontré. Grâce à lui, elle s’était dépouillée du carcan des passages obligés et des chemins bien balisés. Elle avait envie de vivre autre chose, loin des sentiers battus, la belle maison, les enfants, la consommation. A quoi bon s’endetter pour ces faux-semblants de bonheur.

Ils étaient partis sac au dos, sur les routes un été sans même prévenir leurs parents, légerEs comme des oiseaux, le nez au vent avec l’amour en partage. Ils s’arrêtaient où ils voulaient, dormaient dans les champs à la belle étoile. Parfois des habitantEs accueillantEs leur offraient une grange, un grenier, une étable, ou bien même le gîte dans une chambre et le couvert. Ils avaient fait ainsi le tour de France.

Au bout de quelques mois, il stationnèrent dans un terrain vague, à la lisière d’une ville où se trouvaient une caravane abandonnée. Ils y restèrent plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois. Personne n’était venu leur demander de partir, personne n’était venu réclamer pour dire que cette caravane leur appartenait. Ils en firent leur maison, nettoyèrent le terrain vague alentour, installèrent le minimum avec ce qu’ils récupéraient ici et là. Pour l’eau ils allaient la chercher non loin au cimetière et ils avaient trouvé des bidons qui se remplissaient à l’eau de pluie. Un vieux fourneau à bois leur servait de chauffage l’hiver. Le soir, avant de s’endormir, iles contemplaient la lune et les étoiles.

Une nuit, alors qu’iles étaient plongéEs dans un sommeil profond, iles furent réveilléEs par un aboiement. Une chienne décharnée, sale, le poil arraché par endroit était venue demander l’hospitalité. Iles la nourrirent, la cajolèrent et l’animal adopta ses nouveaux maîtres.

Il fallait bien vivre. Les économies avaient fondu. Iles avaient planté quelques légumes dans un carré près de la caravane. Mais cela ne suffisait pas. La nécessité les poussa à s’aventurer dans la petite ville où tout le monde connaît tout le monde. Iles se proposaient pour de petits boulots : jardinage, garde d’animaux, charrier du bois, le couper. Lui faisait quelques heures dans la semaine dans une menuiserie. Iles évitaient de répondre aux questions des plus curieux,  Vous êtes là depuis combien de temps ? Vous habitez où ? Vous travaillez où ?

Un jour, alors qu’ils rentraient chez eux ils sentirent qu’iles étaient suiviEs. Ils sentirent une présence mais ne virent rien quand ils se retournèrent à plusieurs reprises. La chienne n’avait montré aucun signe d’énervement. En pleine nuit, ils entendirent des pas crisser sur les cailloux. Leurs cœurs battaient à tout rompre. Ils n’osaient pas sortir. Des coups de pelles leur fracassèrent les oreilles, des objets projetés, brisés, des cailloux lancés sur la caravane. La chienne, qui était heureusement à l’intérieur aboyait, gémissait. Les pas se sont éloignés. Iles restèrent plusieurs heures aux aguets. Au petit matin, ils osèrent regarder par la fenêtre, puis sortir. Le spectacle était désastreux : tout avait été ravagé, les légumes piétinés, la clôture brisée, des impacts de cailloux marquaient la carosserie. Un papier avait été accroché à la porte : 1er avertissement. Zone interdite.

sans trop réfléchir, iles avaient réparé les dégâts et finalement étaient restéEs. Par quel entêtement incompréhensible s’étaient-ils accrochéEs à ce bout de terrain vague, dans ce coin perdu qui devenait hostile, elle et lui qui se voulaient sans attache ?

Ils construisirent une niche pour la chienne qui pourrait les prévenir si quelqu’un arrivait.

Iles la retrouvèrent morte un matin, égorgée un peu plus loin sur le terrain. Avec une énorme tristesse ils creusèrent un trou et enterrèrent cette amie fidèle avec une plaque : Victime de la méchanceté humaine . CoupéEs du monde, antisystème, et dans une situation illégale, iles refusèrent de porter plainte. Iles construisirent des pièges autour de leur petite parcelle . Mais la seule prise fut un chat errant qui mourut dans un cri effrayant.

Tous les deux luttaient désespérément, et essayaient de se faire accepter du voisinage tout en restant les plus discretEs possible. Elle fabriquait des bijoux en ficelle, fil de fer, verre poli qu’elle vendait au marché. Lui travaillait toujours à la menuiserie, une aubaine car il pouvait emporter des chutes de bois avec lesquels il construisait des nichoirs à oiseaux, des mangeoires , des hôtels à insectes qu’il vendait aussi. Iles étaient affables, rendaient service. Et des personnes âgées disaient : Bien aimable ce jeune ménage, bien serviable ma foi… .

Jusqu’au jour où, tôt le matin, une fourgonnette arriva en trombe par le chemin en pente en faisant crisser les pneus. Iles se terrèrent sous leurs draps. Puis ce fut un bruit fracassant, chaotique de chenilles franchissant les mottes de terre comme celles d’un char russe envahissant l’Ukraine. L’engin s’arrêta. Ils entendirent des voix. Un bruit assourdissant reprit, le choc des mâchoires d’acier creusant des tranchées. Ils sortirent de leur gîte comme des lapins effarouchés. Les ouvriers casqués ne faisaient pas plus attention à eux que s’ils étaient des fourmis. Iles s’approchèrent de l’un d’eux :

 Que se passe-t-il ?

ben ma p’tite dame, les travaux commencent. c’est un terrain constructible.

-Qu’est-ce qui va être constrit ici ?

Une grande cité, des immeubles avec un centre commercial ;

Y’a même la quat’voie qui va arriver jusqu’ici.

C’est à vous la caravane ?

Oui on habite là.

Va falloir bouger ! On va tout dégager avec le bull.

Et quand ?

Bientôt. C’est l’affaire de quelques jours. Ca va pas traîner ! ».

Iles se regardèrent. Cette fois, il fallait reprendre la route. Ils iront où leurs pas les mèneront.

 

Dominique Pierre

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