Dans cet endroit hors du temps, je me réveillai avec le cœur qui cognait très fort. Dans ma tête les résidus d’un cauchemar qui me laissait transpirant et tremblant ; je mis un certain temps à me demander si j’avais rêvé ou bien si c’était réellement arrivé.
L’idée de me faire virer du seul endroit qui me permettait d’être un peu à l’abri me donnait sans cesse des sueurs froides.
Parce-que vivre dans l’illégalité, sans droit ni titre, était un quotidien fatigant et stressant, j’avais la sensation constante d’avoir un couperet au-dessus de ma tête.
Je n’arrivais à me calmer que lorsque je créais.
Au premier étage de cet immeuble Berlinois occupé illégalement peu après la chute du mur, vivait un groupe d’artistes dont je faisais partie. Les murs extérieurs étaient recouverts de graffitis, œuvres d’art colorées, évocatrices d’un passé que nous voulions oublier. Ici j’avais trouvé des amis, en tout cas des compagnons de vie comme moi un peu perdus, mais surtout révoltés contre une société dont nous ne comprenions plus le sens.
Après la chute du mur, de nombreux bâtiments s’étaient trouvés abandonnés ; celui-ci, haut de quatre étages, avait repris vie et couleurs avec l’arrivée d’artistes squatteurs qui avaient réussi à rénover à leur façon la bâtisse endommagée par la guerre jamais vraiment reconstruite, faute de moyens du gouvernement Est-allemand.
Mes camarades et moi étions plutôt fiers d’en avoir fait un lieu de vie hautement coloré dans lequel nous nous sentions vraiment chez nous.
Les sculptures faites de gravats qui ornaient la cour intérieure de l’immeuble auraient probablement outré certains artistes classiques, mais prouvaient qu’on pouvait faire du beau avec peu de moyens.
J’essayais de retrouver des bribes de ce rêve qui décidément me dérangeait ; je me rappelais des bruits de pas s’enfonçant dans des feuilles mortes qui m’évoquèrent mon enfance lorsque tout petit, je marchais main dans la main avec mon grand-père dans cette grande forêt urbaine du sud de Berlin.
Mon grand-père Wolfgang était garde forestier. Il aimait l’ordre et la discipline, tout ce que moi, Rudi, avait voulu fuir par la suite, écœuré par l’autocratie dont mon aïeul avait largement abusé.
J’étais mal à l’aise, les souvenirs d’enfance ne me convenaient pas. Tout ce que j’avais vécu jusqu’à l’âge de quinze ans était l’exact contraire de ma conception de la vie.
Comme pour étayer le sentiment d’insécurité généré par ce cauchemar que je n’arrivais pas à oublier, des crissements de pneus puis des cris de frayeur m’arrachèrent à mes rêveries.
Des aboiements de chiens confirmèrent ce que je craignais depuis longtemps : une meute de policiers armés et tenant en laisse des molosses, s’avançaient en courant vers l’entrée.
Je regardais de mon premier étage et vis des visages de haine sous des casques rutilants, apparemment satisfaits de leur coup d’éclat ; à leurs yeux, nous n’étions que des anarchistes, des gêneurs, la lie de la Société Berlinoise et ils allaient enfin débarrasser la population bien pensante de cette horde de barbares barbus et chevelus.
Une dernière pensée traversa mon esprit affolé : pourtant nous étions des gens paisibles, notre vie était simple, nous vivions de notre travail d’artistes et n’importunions personne .
Ainsi prit fin ma vie de squatter, ainsi mourut l’un des plus beaux endroits artistiques de Berlin.
Clarysse