Le bruit assourdissant d’un nuage de mouches agglutinées au dessus d’un petit monticule attira l’attention du promeneur qui, comme tous les matins venait faire le tour de l’étang avant de se rendre au bureau. Il connaissait bien les lieux. Ce tas informe n’était pas là la veille. Une légère brise apporta à ses narines une odeur douceâtre et écœurante. Il hésita avant de s’approcher et découvrit horrifié un amoncellement de sacs éventrés d’où émergeaient ici un morceau de jambe, là un pied ensanglanté. Il ne chercha pas à en voir plus, composa le 17 au plus vite avant de faire demi-tour en courant.
Une demi-heure plus tard, l’équipe de gendarmes arrivée sur place ne put que constater le crime atroce. Il s’agissait d’un homme dont les parties du corps mutilé étaient dispersées dans un rayon d’une vingtaine de mètres. L’espace d’investigation, une fois bouclé, fut ratissé de long en large à la recherche de la moindre partie manquante. On fit appel aux chiens policiers qui grâce à leur flair sans pareil, prouvèrent encore une fois toute leur efficacité. Les policiers les plus aguerris revenaient de leur recherche porteurs de restes humains le visage décomposé. Car un crime aussi sordide, de l’aveu même du commissaire qui avait une longue carrière derrière lui, on n’en avait jamais connu. Le découpage avait été minutieux et si l’on avait retrouvé l’essentiel, il manquait peut-être encore quelques petits éléments introuvables. Ce serait au médecin légiste de reconstituer le puzzle. Après avoir élargi le champ des recherches ainsi que la durée et continuer de passer la scène de crime au peigne fin, le commissaire finit par lever l’interdiction de pénétrer dans la zone et rendre aux citoyens cet espace de promenade. Mais avant il devait faire appel aux services du nettoyage. M. Després se rendit dès le lendemain sur les lieux. Nettoyeur de scène de crime, c’était son métier depuis bientôt quatre ans. Éponger les mares de sang, ramasser les morceaux de cervelle éparpillés, traquer les moindres restes, liquides ou solides, désinfecter, tout cela demandait maîtrise et sang-froid. Il s’était habitué à ces tâches souvent ingrates qu’ils effectuaient par équipe de deux dans des logements habités. Les habitants devaient retrouver leur foyer propre et sans aucune trace de l’horreur qui y avait eu lieu. Mais cette fois-ci, on l’envoyait à l’extérieur pour ramasser les sacs restés sur place, débarrasser les branches des rubans d’interdiction de pénétrer la zone, reboucher les trous creusés et récupérer les mégots négligemment jetés à la va-vite par certains policiers. Pas besoin d’être à deux, lui avait-on dit, tu n’en auras pas pour longtemps. M. Després laissa sa voiture sur le parking et continua à pied vers l’endroit indiqué. Il longea un étang et progressa le long d’un sentier bordé de roseaux jusqu’aux bandes rouges qui marquaient la zone. Il s’avança dans un fouillis d’arbustes et d’herbes folles qui lui montaient jusqu’aux genoux, enfila ses gants et se mit au travail en ratissant méthodiquement. L’endroit était plaisant, il n’y avait que le chant des oiseaux pour troubler la quiétude de cette journée printanière. Il travaillait tout en sifflotant, content de profiter du grand air au soleil. C’était de loin la mission la plus rapide et la moins désagréable qu’il ait eu à effectuer jusqu’ici. Le nettoyage fini, il eut l’envie de reprendre le sentier qui l’avait mené jusqu’ici ici et de longer l’étang un peu plus loin avant de repartir. Un coin d’herbe tendre l’attira et il s’allongea pour rêvasser. Ses doigts trituraient machinalement de petits cailloux qu’il lançait devant lui en s’amusant du petit ploc émis à la surface de l’eau quand il réussissait à l’atteindre. Un objet plus gros l’intrigua. Il était mou. C’était un morceau de phalange qu’il porta à ses yeux. Il bondit sur ses pieds et s’enfuit en hurlant.
Annie Brottier