
L’homme à la robe pourpre est assis au bout de la terre, au bord de la mer. Il veille, attentif à ce qui se passe autour de lui. Il est tout à sa tâche, serein. Appuyé sur le genou il tient un crayon dans sa main droite, écrit sur un ruban de papier blanc, écoutant les indications de l’ange qui, au-dessus de lui, nomme chaque nouvel arrivant, candidat à l’entrée sur cette langue de terre. Deux anges marins de l’espace maintiennent le frêle esquif qui vogue sur la mer. Pas de frontières, seules les étoiles indiquent la direction. À bord, un jeune homme incite ses compagnons à prier. Ne vous inquiétez pas je devine par-delà l’horizon une terre inconnue qui saura nous héberger. L’homme au drapé rouge écrit, les noms s’accumulent sur ce long ruban qui flotte entre terre et ciel.
Comment vais-je m’en sortir ? Nourrir tout ce monde !
Devant lui, deux grands lits, tête bêche, quatre hommes dans l’un, trois dans l’autre dorment du sommeil du juste. Ils sont inscrits sur la longue liste des demandeurs d’asile. Ont-ils leurs papiers en règle pour passer de l’autre côté ? À les observer reposer sans crainte, sans aucun doute, ils ont découvert le mot magique, le sésame qui leur a ouvert la porte de l’éternité.
je m’égare, je m’égare marmonne le sage. Il fait ses comptes. Il me faut tant de kg de farine, du levain, un peu de sel marin et puis du bois pour activer le four à pain.
Car oui ! Le voyage est long, nos hôtes sont affamés, il suffit d’un peu de pain à partager. Notre homme a l’habitude et trouve parmi les arrivants inscrits sur la liste le boulanger du Caire qui a fui sa boutique incendiée et détruite. Les gens de son quartier n’auront plus de pain, mais qu’importe puisqu’ils l’ont laissé griller dans son échoppe ! Fallait y penser avant, le boulanger c’est indispensable à la survie.
Alors, ayant tout perdu, il s’est embarqué sur le frêle esquif, a traversé la mer direction la lune pour proposer ses services ailleurs sur une terre inconnue.
On lui a demandé :
D’où viens tu ?
Du Caire
Métier ?
Boulanger
Spécialité ?
Pain, brioche
Notre homme remplit les cases. Élu au premier tout il devient boulanger pour l’éternité.
Débarqué, hilare, depuis son arrivée, les fournées s’enchaînent, le petit boulanger ne cesse de travailler. Pour un peu il retournerait faire une sieste dans son échoppe carbonisée, derrière le fournil. Mais à tout prendre mieux vaut mieux ne pas lâcher la proie pour l’ombre. Il reste là, clientèle assurée pour l’éternité.