
Mesdames et messieurs, voici une des plus belles images qu’il nous est donné de voir dans cette tapisserie. Après vous en avoir présenté les éléments, je vous dirai ce qui fut à l’origine de son inspiration.
Au centre de l’image figure Hippolyte. Comme on le voit, c’est un écrivain, manuscrit en main. Son récit requiert beaucoup d’imagination. Heureusement, il dispose de deux muses, lesquelles prennent en général l’apparence d’anges gardiens (heureuse initiative qui éloigne tout soupçon de la part de l’épouse d’Hippolyte, au caractère quelque peu jaloux). Cependant le fait qu’ils soient deux complique la vie d’Hippolyte, car chacun propose ses propres idées, pas toujours en accord avec celles de l’autre muse.
Hippolyte s’est d’abord tourné vers le petit ange qu’on voit à gauche et qui se nomme Gelas. Celui-ci est un peu vieux jeu, comme on le voit à son emblème, un rouleau de papier qui a précédé le volumen. Ravi d’être consulté, Gelas propose une intrigue très fleur bleue où il est question d’amours contrariées entre un chevalier et une douce bergère.
Hippolyte aime bien Gelas, mais il trouve le sujet quelque peu convenu, d’autant qu’il fait intervenir un dragon et que ce deus ex machina semble fort éculé.
A sa droite, Arille, l’autre muse, fait montre d’intentions plus ambitieuses. Ainsi il désigne de sa main droite un groupe de figures inquiétantes. Dans un premier temps, Hippolyte y verrait bien des diablotins, mais, à y regarder de plus près il y reconnaît les visages de quelques personnages connus.
Arille penche lui aussi pour une histoire d’amour (car rien ne séduit davantage le public) mais il se refuse à proposer pour obstacle quelque fleuve à franchir ou montagne à gravir. Tout cela lui semble mièvre.
Aussi, parmi les personnages qu’il désigne, il décrit des individus prêts à dévaster les chances de bonheur du chevalier et de la bergère. Il s’agit soit de langues de vipères, prêtes à ruiner la réputation de la bergère, soir des harceleurs prêts à lui dérober sa vertu.
Arille ne manque pas d’arguments. Il va jusqu’à nommer certains des protagonistes possibles, un riche négociant et un ministre fort peu intègre.
Hippolyte hésite. Suivre les indications de Gelas est tentant. Il a déjà publié de ces bluettes dont une partie de son public raffole. Il voit bien comment pimenter le récit à l’aide de figures conventionnelles, monstres à tête de serpent ou escouade d’orques, comme chez Tolkien.
Cependant, il n’éprouve plus autant de plaisir à écrire de tels romans. Il n’y trouve guère de stimulation pour l’esprit.
En revanche, les personnages évoqués par Arille permettent de mettre en scène des situations plus audacieuses. Une agréable perspective pour Hippolyte que l’idée d’épisodes osés, voire scabreux, est loin de décourager. Il sent qu’il est temps de passer à une littérature plus adaptée à notre temps.
C’est donc à la trame tissée par Arille qu’il se réfère. Le manuscrit avance vite. Chevalier démuni devant la calomnie, bergère piégée dans un guet-apens… Tout cela ourdi par les personnages proposés par Arille et qu’Hippolyte se fait un plaisir de dépeindre avec une verve nouvelle qui le satisfait au-delà de ce qu’il aurait pu imaginer.
Vient enfin le moment de présenter son manuscrit à son éditeur, moment bienvenu car Hippolyte a bien besoin d’une avance pour assurer sa vie quotidienne.
Adrien Grelin, éditeur de renom, emporte le manuscrit chez lui et le soir, au coin du feu, déguste les feuillets qu’on lui a confiés. Comme il s’y attendait, la plume est alerte et l’intrigue haletante.
Cependant… au bout d’un moment, Grelin sent monter l’angoisse. Les faits décrits se révèlent trop réalistes et il n’a guère de difficultés à reconnaître les figures du commerçant et du ministre.
Inquiet, il appelle sans tarder son avocat. Maître Verdon, habitué de rémunérations élevées dues à ses talents, ne tarde pas à répondre. Il se lance à son tour dans la lecture du roman. Très vite, il reprend contact avec Grelin et lui déconseille vivement de publier l’ouvrage. En effet, il considère comme impossible d’échapper à un ou plusieurs procès. Les méchants sont trop reconnaissables, ils ne manqueraient pas de saisir la justice. Ayant la faveur des politiques et les moyens de s’offrir les meilleurs juristes, ils se feraient un plaisir de mettre à mal Hippolyte et, beaucoup plus grave aux yeux de Grelin, sa maison d’édition.
Terrifié, ce dernier renvoie son manuscrit à Hippolyte et lui demande de l’édulcorer, voire de le transformer radicalement. Gelas triomphe. Arille crie à la censure. Hippolyte voit le chèque d’avance s’éloigner, mauvaise affaire. Pourtant, il n’a pas envie de céder à la pression. Tandis que Gelas lui expose les risques encourus, Arille lui fait miroiter la beauté du courage et l’incite à ne pas renoncer à son œuvre.
Alors Hippolyte reprend son manuscrit, se décide à quelques concessions et enfin, renvoie le résultat à Grelin, qui le refile illico à Me Verdon, lequel rit de la naïveté de l’auteur. Allons donc, commente-t-il, il ne s’agit pas d’effectuer un petit bricolage mais de tout revoir, tout !
Les mois passent et les efforts d’Hippolyte pour affadir son roman restent sans effet. Grelin se lasse et rompt son contrat avec l’auteur.
C’est l’impasse… et la bourse d’Hippolyte se vide rapidement. Mais voilà, Arille, vexé de voir Hippolyte pencher de plus en plus vers l’histoire à l’eau de rose conseillée par Gelas, se décide à outrepasser son rôle de muse.
Donc, il sort du cadre et se met en quête d’un autre éditeur. Ignorant les protestations indignées de Gelas. Tandis qu’Hippolyte sombre dans la solitude et la mélancolie, Arille découvre la maison d’édition idéale. Sous le nom expressif du « Livre révolté », celle-ci se fait fort de sortir l’ouvrage dans sa forme première.
Bien sûr, le scandale ne tarde pas à éclater. Mais, comme chacun le sait, ce sont souvent les livres les plus attaqués qui se vendent le mieux. Hippolyte est bientôt si riche qu’il peut payer quantité d’avocats. Il devient l’auteur à succès qu’il a toujours rêvé d’être, sans pour autant risquer de poursuites judiciaires. Son avenir est radieux !
Dominique Benoist