Texte de Josette Emo

L’almanach

Chez mes parents, au Havre, étaient suspendus dans un placard près de l’entrée les almanachs des PTT par le petit crochet en fer recourbé qui permettait de les accrocher et de tourner rapidement vers le haut les nombreuses pages. Ils étaient souvent illustrés de scènes de chasse ou de pêche, d’animaux familiers ou de la ferme.

Je n’en possédais pas personnellement, étant alors étudiante sans domicile fixe, hébergée dans les chambres des étudiants absents selon les jours, alternant travail au Havre et cours à Rouen.

Cet almanach était une mine d’or pour toutes les manifestations locales, et les plans des principales villes de Seine maritime ; c’était un bon moyen pour se repérer dans le temps et l’espace.

Celui de 1972 représentait un chien et un chat appuyés l’un contre l’autre, au poil de couleur presqu’identique et regardant du même côté d’un air paisible. Le titre en était  Entente 

 Pourtant la situation politico-sociale en France et dans le monde était loin d’être paisible cette année-là !

Les tensions d’après mai 68 étaient loin d’être retombées, les groupuscules, parfois dissous, resurgissaient sous un autre nom et le temps de l’action radicale se profilait ; le militantisme dans les entreprises était l’axe d’intervention, surtout chez les maoïstes et les trotskistes.

Une date sur le calendrier de mes parents était entourée qui signifiait que je ne serai pas chez eux ce jour jour-là : le samedi 4 mars jour des obsèques de Pierre Overney, à Paris, assassiné  par balle à 23 ans devant les portes de Renault Billancourt où il était ouvrier, par Tramoni, vigile de l’entreprise.

Une manifestation était prévue, et y participer était une évidence. Les chiffres furent éloquents : 18 000 selon la police, 400 000 selon les organisateurs ! On s’accordera ensuite sur 200 000 participants.

 Ce fut l’une des manifestations les plus émouvantes et éprouvantes de cette époque. Partout des portraits du jeune homme, des drapeaux et des fleurs rouges, une foule compacte, une tension, une gravité, une intensité, rarement éprouvées.

 C’est pour moi, le souvenir le plus marquant de cette année- là.    

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