Récit sans fin

Encore eût-il fallu que cela fût dit en temps voulu 

Car alors de nombreux indices eussent éclairé l’affaire.

La jeune fille avait disparu le 30 juillet 2015. Ce qu’elle m’avait dit la veille n’avait pas éveillé ma méfiance. Elle était venue comme à son habitude prendre son café-crème de onze heures au café l’Excelsior. Elle s’attablait toujours près de la grande fenêtre donnant sur la rue principale, là où le soleil chauffait son dos sans encore brûler les tissus. Elle apportait avec elle un carnet dans lequel elle semblait prendre des notes, en s’inspirant de l’atmosphère du lieu. Elle observait les clients, regardait dehors, et brutalement, mue certainement par une inspiration soudaine, écrivait, toujours avec le même Bic bleu, des pages qui semblaient ne plus finir d’être noircies.

L’instruction, menée depuis n’a rien révélé de particulier dans cette pièce versée au dossier, si ce n’est que rien n’avait été rédigé ce jour-là. Le carnet, retrouvé près de la digue d’accès au port, laisse supposer qu’elle s’est dirigée vers les bateaux de plaisance amarrés là, mais dont aucun n’a quitté le port ce jour-là.

Je refais souvent ce trajet, du café à la digue, me demandant qu’elles étaient ses pensées à ce moment précis. J’observe le nom des monocoques et catamarans arrimés au ponton Le havre d’oubli , Le diamant de Caspienne  , Les copains d’abord 

Depuis que ces cinq années se sont écoulées, je n’ai de cesse de me plonger dans cette énigme : comment une jeune fille, habituée des lieux et connue des riverains avait-elle pu disparaître ainsi ? Aucun corps n’a été repêché, aucun bateau n’est sorti, dans cette petite île où l’on se déplace généralement à vélo et dont on fait le tour en trois heures.

Je ne suis plus jamais reparti d’ici.  Cette histoire est devenue mon obsession, ma raison de vivre. J’ai abandonné mes amis qui ont voulu avec ténacité me ramener vers eux, mes enfants ne comprennent pas mon attachement à cette étrangère. Cherche-moi, je ne suis pas loin semble-t-elle me chuchoter sans cesse à l’oreille.

Pourtant la retraite m’avait amené ici un peu par hasard, je cherchais un endroit tranquille où faire le vide et ce coin de Bretagne s’y prêtait à merveille. L’après- midi je m’y promenais, par tous les temps, écoutant la corne de brume qui m’avait tant surpris dans mon dos, la première fois qu’elle s’était déclenchée. Dans ce brouillard épais j’étais dans un autre espace, les repères se brouillaient, ce coton troublant me ramenait à mon enfance lorsque les grands paquebots de la French Line faisaient retentir les trois coups d’annonce de leur départ avant de disparaître.

Cela me transperce toujours, quel que soit le temps écoulé, toujours présent en moi et prêt à ressurgir à tout moment.

C’est par ce temps que je l’avais aperçue la première fois, silhouette diaphane qui sautillait de rocher en rocher comme une danseuse éthérée.

J’avais voulu la suivre, l’interpeller, mais elle s’était évaporée. Était-ce déjà le signe de sa destinée ?

Peut-être si je l’avais abordée ce jour-là, tout ceci ne serait pas arrivé.

Mais à présent, si le passé me hante, je vois que je ne peux aliéner mon futur à cet événement où je ne suis finalement qu’un acteur par ricochet. Pourtant trop de choses font écho en moi. Mon père marin, mes carnets que je remplis en vain, mon angoisse diffuse ; m’apporterait-elle une réponse ?

Elle avait je m’en souviens à présent, en juin dernier, parlé à trois individus qui étaient venus la visiter, arrivés le matin et repartis le soir Elle semblait triste de leur visite et eux étaient repartis bredouilles, comme lorsqu’on vient en mission et que l’on échoue.

Peut-être l’enquête, je n’y avais pensé sur le moment, pourrait-elle se diriger vers ces personnes. D’où venaient-elles, qu’étaient-elles venues chercher ici ?

Moi-même je ne veux aucune visite tant que je reste sur cette île. Mon frère a réussi à retrouver ma trace, m’a incité à rentrer car nos parents, à présent âgés, me réclament. Mais je sens que ce n’est pas encore mon moment.

Je m’attache à cette recherche, en total free-lance et m’acharne à comprendre ce mystère. J’ai compris que cela recouvrait d’autres problématiques chez moi : le besoin de savoir, l’énigme, la trahison. J’ai déjà avancé sur ces points, mais il me faut aller jusqu’au bout.

Le 30 juillet 2015 donc, une jeune fille quitte le café et disparait près des quais sans que personne n’ait rien remarqué.

Le vieux passeur qui amène à leur embarcation ceux qui ne possèdent pas d’auxiliaire et sont amarrés à la bouée, absent ce jour-là, m’a confié que sa godille n’était pas posée de la même façon dans le fond de sa barque le lendemain, détail mentionné nulle part.

D’autre part, il manque une planche de padding à l’école de voile et personne n’y avait songé.

Monsieur le juge, je suis témoin que cette jeune fille était adepte de sports nautiques. Un article d’un journal du sud-ouest mentionne son nom dans des rencontres de ce type. Cependant la distance avec le continent est trop importante et les vagues trop creusées.

Voilà qui est intéressant, en effet, dit le juge, encore eût il fallu que cela fût dit en temps voulu …

Josette Emo

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