Quand j’écrivis les pages suivantes ou plutôt en écrivis le principal, je vivais seule au pied d’une montagne à mille de tout voisinage, en une maison que j’avais bâtie moi-même, au bord de la rivière d’ASHIM en Norvège, et ne devais ma vie qu’au travail de mes mains.
J’habitais là deux ans et devint connue sous le nom de l’Hermite Blanche la recluse.
En effet, cette période isolée, loin du monde agité et bruyant répondait à un instinct de survie, indispensable pour prendre soin de mon âme, dans la solitude. J’avais décidé de tourner une page pour prendre de la distance et faire le vide. Quoi de plus naturel ! Une seule idée en tête : retrouver mon Moi intérieur et pour cela, être au plus près de la nature, cela me paraissait la meilleure condition. Ce coin maculé de blanc en hiver et de verts chatoyants en été fut une source de paix et de clémence. Arrivée après deux mois de marche itinérante, ne sachant où me poser, cet endroit fut une évidence lorsque j’y posai mon sac à dos. Celui-ci contenait l’essentiel pour un campement modeste : un couteau, un duvet, une gourde, une tenue de change, de grosses chaussettes et quelques céréales emportées pour le parcours. Je portais alors des chaussures de marche, mais à force de crapahuter sur les cailloux ou de marcher dans l’eau de la rivière, aujourd’hui elles tombaient en lambeaux, usées jusqu’à la semelle. Je m’étais confectionné des mocassins avec des tiges souples d’arbres ornées de feuilles de chênes entrecroisées. Au moins, j’avais le soir les pieds à l’abri de l’humidité. L’eau ne manquait pas ! Je la filtrais avec un mouchoir de lin pour retirer les insectes et les débris d’écorce qui s’y trouvait, afin de l’épurer un peu. Pour manger, j’avais confectionné à l’aide d’un roseau aiguisé, une flèche pour chatouiller les poissons, carpes ou truites essentiellement, rarement du saumon que j’attrapais à la main, en les bloquant dans un trou de roche. Ma connaissance de la botanique grâce au livre que j’avais emporté Ce que les plantes ont à vous dire de François Couplan me permettait de sélectionner plantes, graines, baies ou feuilles dès mon arrivée. Je les consommais en salade ou bien les conservais à l’abri de la lumière, une fois séchées. Tel un écureuil, je faisais des réserves pour grignoter toute l’année. De même, je savais repérer certains champignons comestibles comme les bolets, les cèpes ou encore les chanterelles et au moindre doute, je les laissais pour compte. Je devins végétarienne, la plupart du temps contrainte et forcée. J’ai mesuré ainsi, la faim, la frustration, parfois la douleur et la souffrance morale qui me firent atteindre et comprendre la vulnérabilité de l’être que j’étais devenu. Durant trois mois, tout ne fut qu’adaptation. J’avais construit avec des rondins et des branchages une cabane digne de Crusoé. Elle était implantée en retrait du lit de la rivière et à l’abri des vents, entre deux arbres. Au bout de six mois, après avoir vécu le Blizzard et le grand froid, c’est la méditation, l’état de conscience éclairée, qui m’apporta, à force de pratique, la résignation puis la paix. On dit toujours que se déplacer sans déplacer les montagnes permet de relativiser et d’accéder à un autre état de conscience, celui de soi, et ainsi avancer. Ce fut pour moi une période qui me permit de réajuster les pendules et de voir le monde autrement. Reprendre contact avec ce monde devenu pour moi artificiel, dans le paraître plutôt que dans l’être, m’apparut alors comme une nécessité vitale, pour communiquer de nouveau avec mes semblables.
Après deux ans et deux mois de recul salutaire, le temps était venu de rentrer.
MarieThé