Ma vie au Barrada

Quand j’écrivis les pages suivantes, je vivais seul dans la montagne, à quelques kilomètres de tout voisinage, en une maison que j’avais bâtie moi même au bords du gave tumultueux du Barrada, au dessus de Gèdre même au dessus de Gèdre dessus (prononcer déssus) dans les Pyrénées et ne devais ma vie qu’au travail de mes mains. J’habitais là deux ans et deux mois.

Ce qui m’avait conduit là…  la vie familiale à bout de souffle, ma compagne avait trouvé un nouvel amour, un plus jeune… Il paraît que ce sont plutôt les hommes qui s’amourachent d’une plus jeune à la cinquantaine. Et bien le contraire aussi existe.

Le burn-out au travail, ce travail qui prenait tout mon temps, mon énergie, me suçait jusqu’à la moelle. Les nouvelles normes à mettre en place, les nouveaux process, les nouveaux collègues aussi  jeunes et fringants… la déprime d’abord, la dépression ensuite…

Il me fallait tout lâcher, tout quitter, fuir le monde civilisé. Un violent besoin de vide, de faire le vide.

Alors le Barrada !

Le Barrada est une vallée austère, encaissée au cœur des Pyrénées.

Prés des grands sites touristiques comme Gavarnie, ou encore le cirque de Troumouse mais celle-là est peu fréquentée, hostile.

Mais le Barrada, la vallée perdue de mes ancêtres. Mes grands-parents y avaient leur estive, leur yer, au début du siècle dernier et on y montait encore quand j’étais petit, et que nous leur rendions visite. Un terrain d’aventure pour le petit garçon que j’étais, une source de ressources pour leur petite ferme à Pragnères. Ils y montaient dès juin avec le troupeau de moutons et de quelques vaches, les chèvres et les volailles, le cochon et les chats. Tout le monde montait là-haut et n’en descendaient qu’à la St Michel.

Ils y faisaient les foins puis le regain, la paille, l’orge et le seigle, et les pommes de terre.

Depuis longtemps, les paysans de la vallée ne montent plus au Barrada.  Ceux qui vont encore en estive préfèrent le plateau de Saugué, juste en face, plus verdoyant, plus lumineux, moins abrupt et plus facile à travailler. Mais plus fréquenté pour qui voulait fuir le monde.

Du village de Gèdre dessus, il me fallut presque deux heures pour atteindre le hameau des granges.

C’était ce lieu que j’avais choisi pour me reconstruire. Je savais que peu de montagnards, peu de randonneurs arpentent cette vallée fermée, peut-être quelques bergers à la recherche de leurs bêtes égarées, quelques chasseurs à la saison de la chasse à l’isard pourraient troubler ma solitude.

Je souhaitais vivre en autarcie, revivre l’expérience de mes ancêtres.

J’avais apporté quelques provisions, de la farine et un beau jambon, des semences de seigle, des pommes de terre et autres plants, car dans mon souvenir ma grand-mère, mémé, cultivait un jardin. Et puis surtout j’étais accompagné par deux chèvres Suzie et Suzette, achetées à un paysan de Sia, qui m’a pris pour un demeuré lorsque je lui dis mon projet. Un chevreau par an et du lait toute l’année. Elles sont pleines me dit-il.

Je retrouvais vite l’emplacement de la maison de ma famille et les souvenirs remontaient à la surface. Era cabàno, la maison et era bordo la grange pour les bêtes. Entre les deux ét arriadé, la cour et l’ensemble entouré d’un muret en pierres sèches.

Derrière la grange, ét casau, prononcer casao, le jardin.

Mais première déconvenue, les bâtiments n’étaient plus que ruines et le jardin envahi de ronciers, et autres envahisseurs végétaux.

Devant la maison le traditionnel frêne, pour l’ombre et les animaux qui se régalent de ses feuilles, bien en vie lui, les branches tombaient presque au sol.  Suzie et Suzette étaient, elles, à la fête.

Il allait me falloir retrousser les manches pour arriver à mes fins et survivre ici. Triste de voir le spectacle de ce hameau en ruine, abandonné de tous, mais encore plus décidé à lui redonner vie.

D’abord goûter l’air, goûter le silence, me souvenir des temps heureux de l’enfance.

Je repérais non loin du hameau sur un petit turon ensoleillé, une toue. C’est un abri sous un rocher, un abri de fortune, il y en avait beaucoup dans le temps, ils permettait aux bergers pris dans le mauvais temps, de s’abriter pour la nuit lorsque la descente était trop périlleuse. On en trouve encore parfois près des GR et ils font le bonheur de randonneurs égarés.

Il me permettra de survivre quelques jours en attendant de remettre la maison en état. Je portais là mes sacs et m’y installait.

Le lendemain, je descendis prospecter dans le hameau. Il avait été construit sur un replat exposé plein sud, sous un turon qui le protégeait du vent du Nord, et tout proche, descendait le gave au son rocailleux. La maison de mes grands-parents, n’avait plus de toiture, dans mon souvenir elle était en chaume.

Mais les murs en pierre étaient presque intacts, le sol dallé de labasses aussi. A l’intérieur, on voyait l’évier en pierre polie par l’usage, la cheminée tenait encore sur le pignon et dans le coin derrière, ce qui fut la porte, un grand plateau de pierre sur lequel autrefois il y avait un matelas de crin ou de laine, le lit des grands parents. Nous, nous dormions au grenier auquel on accédait par une échelle. Plus d’échelle et plus de grenier… Le ciel tout bleu.

D’abord, je décidais de m’occuper du jardin. Il fallait penser aux plantations car ici le froid peut venir vite et donc engranger les provisions avant l’hiver.

Il me fallut une semaine pour le remettre en état. Enfin en partie, suffisante pour planter choux, carottes et pommes de terre. Les ronciers me donneraient des mures à l’automne.

Je m’attaquais ensuite à remettre la maison en état. Là encore, la toue, suffisante aux beaux jours, ne pourrait pas me permettre de résister quand la neige sera venue.

Dans une grange du hameau, je trouvais de vieilles poutres encore en état. Elles me servirent à confectionner un semblant de charpente. Dans une autre des plaques d’éverite… pas très écolo, mais les paysans à un certain moment ont abandonné le chaume pour ce matériau, quelques ardoises aussi glanées çà et là. Et dès le début de l’été, era cabàno avait meilleure allure. A l’arrière, de l’éverite mais devant de belles ardoises plus esthétiques.

C’est à cette période que j’emménageais dans ce qui fut mon palais, pendant deux ans.

Bien sûr, mes provisions avaient rapidement fondu, sauf le jambon que j’économisais pour l’hiver. L’hiver il faut du gras, disait mon grand-père.

Mes journées étaient rythmées depuis le début.

Un jour cueilleur, la montagne regorge de baies sauvages, myrtilles, framboises, prunes sauvages et aussi beaucoup de champignons…

Un jour chasseur, piètre chasseur à vrai dire. Je n’avais pas monté d’armes à feu et mes pièges étaient rarement efficaces.

Un jour pécheur, là par contre le gave et surtout le petit lacquet non loin du hameau regorgeait de truites et ma canne à pêche improvisée faisait à nouveau merveille… comme à mes dix ans.

Peut-être ne faisaient-elles pas toujours la taille… mais pas de forces publiques en vue

Un jour cultivateur, èt càsau donnait bien. Ma mémé aurait été fière de moi.

Et bien sûr Suzette et Suzie me donnaient de quoi faire une bonne soupe au lait. J’ai même réussi à fabriquer quelques fromages.

A l’automne, j’eus quelquefois la visite de chasseurs d’isards, ils me donnaient un morceau, une belle gigue une fois qui me dura longtemps.

La neige me trouva là vers le 10 novembre. Le seigle semé fin septembre était sorti. Je pourrais le récolter au printemps.

L’hiver fut rude, mais la cheminée tirait bien et j’avais du bois à profusion, le hameau était comme une grande clairière dans la sapinière du Barrada. Suzie et Suzette venait souvent se réfugier auprès de moi. Nous partagions la maison et parfois la conversation.

Mon rythme s’était ralenti, et je passais beaucoup de temps à méditer, à rêvasser, aurait dit ma grand-mère. Je lus et relus les quelques livres apportés, Le grand livre de l’autosuffisance et  La vie montagnarde dans un village des Pyrénées au début du siècle dernier

Je vécus ainsi pendant deux ans et deux mois, comme mes aïeux, monté en juin et descendu à la St Michel.

La solitude ne me pesait pas vraiment mais j’avais à nouveau besoin d’humanité, et de livres surtout.

Ce fut le cas, à Luz, le bourg le plus proche. La fête des côtelettes, la fête lorsque les animaux sont redescendus des estives, battait son plein. C’est là que je rencontrais, Nanou, la propriétaire de la petite librairie locale. Je n’ai plus quitté la librairie et la libraire.

Nous remontons souvent ensemble au Barrada

Nicole

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